LE TRIANGLE DRAMATIQUE
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Extrait du livre " Manuel de relation d'aide", Jacques et Claire
Poujol, Empreinte Temps Présent, 1998. Livre disponible sur le site de la
librairie 7ici : http://www.librairie-7ici.com
ou par mail 7ici@wanadoo.fr .
De
nombreux romans, films, contes, ou vaudevillles sont bâtis sur une même
dynamique : un méchant s'attaque à une victime. Cela dure jusqu'à ce
qu'arrive un bon, qui sauve la victime, et le méchant se retrouve victime.
La
vie aussi, qu'elle soit familiale, professionnelle ou politique, est pleine de
tensions dramatiques, petites ou grandes, qui toutes se situent sur cet axe
dynamique qui mène le monde : un persécuteur, une victime, et
l'intervention d'un sauveteur.
Nous
passons environ 75% de notre temps dans l'un ou l'autre de ces trois rôles. S.
Karpman a représenté ces rôles sous forme d'un triangle dramatique, appelé
aussi triangle S.V.P. (pour Sauveteur, Victime, Persécuteur).

S V
P
Ces
trois rôles « se gravent » dans nos états du Moi :
Le rôle de
Persécuteur
C'est
une forme excessive, critique et dévalorisante, du Parent Normatif Négatif.
La
personne dans ce rôle se croit obligée ou estime efficace d'être très sévère et
méchante alors que ce n'est pas nécessaire. Elle infériorise et dévalorise les
autres, les blâme, met à nu leurs défauts, leur fait la morale, ou les incite à
se battre entre eux.
Elle
s'imagine ainsi qu'elle va pouvoir dominer l'autre, mais rien n'est moins sûr.
La Victime peut se rebeller ou bien un Sauveteur courra à son secours. Le
Persécuteur est quelqu'un qui cherche souvent à se venger d'une frustration.
Le rôle de Victime
-
Si c'est une Victime soumise, c'est une forme excessive de l'Enfant Soumis Négatif qui amorce les
points faibles d'un Sauveteur en exagérant ses handicaps personnels et en se
représentant plus faible qu'elle ne l'est. Elle vit un désir comme un besoin
impérieux et nécessaire. Ce rôle est souvent associé à la peur de manquer.
-
Si c'est une Victime Rebelle, c'est une forme excessive de l'Enfant Rebelle Négatif qui amorce les
points faibles d'un Persécuteur. Elle est agressive, revendique et réclame. Ce
rôle est souvent associé à la peur de perdre quelqu'un ou quelque chose ou
d'être abandonné ou séparé.
Le rôle de
Sauveteur
C'est
une forme excessive du Parent Nourricier
Négatif, consistant à vouloir aider les autres sans qu'ils aient rien
demandé ou même contre leur gré. Bien souvent le Sauveteur n'est même pas
compétent pour les aider vraiment. Et s'il l'est, il assure tout le travail à
leur place, les rendant dépendants et passifs.
Ce
rôle est joué par des personnes qui ont un besoin excessif de reconnaissance.
Dans
le triangle dramatique, on ne peut pas être tout seul : il faut être deux
ou plus. En effet il n'y a pas de Victime s'il n'y a pas de Persécuteur, pas de
Sauveteur s'il n'y a pas de Victime à sauver et pas de Persécuteur s'il n'y a
pas de Victime à attaquer.
On
peut rentrer dans ce triangle par n'importe quel angle : soit en Victime,
soit en Sauveteur, soit en Persécuteur. Mais une fois entré, il faut savoir que
l'on adoptera tôt ou tard et
obligatoirement les autres positions. C'est pourquoi on l'appelle le
triangle dramatique.
Par
exemple le Sauveteur devient Victime s'il n'obtient pas la reconnaissance
espérée et devient le Persécuteur de la Victime qu'il a voulu sauver contre son
gré et qui ne lui en est pas reconnaissante.
Ce
manège de changement réciproque de rôle se représente ainsi :





S V
P
Le
passage d'une position à l'autre peut se faire très rapidement. Il est à noter
que tout être humain à tendance à jouer plus souvent un rôle que les deux
autres. Certains ont une tendance à être le Sauveteur des autres, d'autres sont
des éternelles Victimes, d'autres enfin sont souvent Persécuteurs.
Le triangle dramatique en relation d'aide
Si
ce triangle est destructeur dans la vie quotidienne, il l'est aussi en relation
d'aide.
Certaines
personnes, par exemple, passent d'un conseiller à un autre. Leur énergie n'est
pas utilisée pour progresser, mais pour contrecarrer toutes les possibilités
d'amélioration qu'on leur offre. Elles veulent absolument prouver que :
« Personne ne peut m'aider », que « ma situation est sans
espoir », que « je ne vaux rien et que les conseillers ne valent rien
non plus », que « ce que vous me dites est bien, oui, mais ça ne
marchera pas pour moi, parce que... ».
Vous
l'avez reconnu : ces jeux sont typiques de la Victime. Ce sont des
patients chroniques que l'on appelle aussi des « tueurs de
conseillers ». Vrais professionnels, ils viennent en relation d'aide pour
le plaisir de lutter. Ils ont déjà mis K.O. plusieurs conseillers. De Victime
ils deviennent très vite Persécuteur.
S'ils
rencontrent quelqu'un qui joue en Sauveteur à « J'essaie seulement de vous
aider », le jeu risque de durer assez longtemps, jusqu'à ce que, exténué
(donc Victime), le conseiller finisse par abandonner la partie ou lui reproche
(en Persécuteur) sa mauvaise volonté.
L'antithèse du triangle dramatique : le triangle thérapeutique
On sort du triangle dramatique en se branchant sur
l'Adulte et en donnant la juste place au Parent Normatif Positif, au Parent
Nourricier Positif et à l'Enfant Libre. Cela permet d'entrer dans le triangle
thérapeutique (selon Patricia Coosman), dont les trois pôles sont la Puissance,
la Permission et la Protection :
PUISSANCE
Plaisir
PERMISSION PROTECTION
Le
pôle de Puissance (Enfant Libre) correspond au sentiment présent en
soi, de ses possibilités, de sa compétence. Pour le conseiller, ce sentiment
repose sur son expérience. Il donne de l'impulsion, de la force, à ses
interventions auprès du client.
Le
pôle de Permission (Parent Nourricier Positif) : c'est la
permission de croître, de faire des choses bonnes pour soi-même, de faire
autrement que l'on a toujours fait. Les permissions que l'on se donne à soi et
aux autres ouvrent de nouvelles perspectives d'existence.
Le
pôle de Protection (Parent Normatif Positif) : il y est proposé
des cadres de références servant de structure au développement personnel ou à
la résolution des problèmes. Ces repères aident le client à se prendre en
charge dans une situation donnée parce qu'ils y introduisent des éléments de
sécurité, même provisoires.
Le
client peut alors regarder en face ses problèmes.
La
relation d'aide s'inscrit dans la perspective de ces trois pôles se
référant :
*
à l'authenticité par rapport à
soi-même et au client.
*
Au respect et à la croyance réelle
dans les possibilités de soi et de l'autre.
*
à l'empathie dans la mesure où le
niveau d'ouverture à l'autre est maximum et le niveau de défense personnel
minimal.
*
à la confrontation entre l'imaginaire et
la réalité en vue d'activer l'Adulte du client.
*
Et enfin à l'immédiateté si dans
l'ici et maintenant, le client peut vivre le fait d'être accepté dans ses
possibilités, ses expériences, ce qui l'amènera à se permettre ce même type de
relation dans l'ailleurs.
Si
nous revoyons quelques uns des jeux évoqués jusqu'ici, voici quelles pourraient
être les options possibles pour le conseiller.
JEU : OUI,
MAIS
Le
client (Victime) :
-
Oui, je suis d'accord avec ce que vous dites mais ça ne
marchera pas pour moi, parce que...
Le
conseiller :
-
Quelle serait, pour vous, la meilleure solution ?
(Adulte) ou : Je suis sûr qu'en y réfléchissant, vous êtes capable de
trouver une réponse (Permission).
JEU : JE ME
CHARGE DE TOUS VOS PROBLEMES
Le
conseiller évitera de jouer à ce jeu Sauveteur en se branchant sur son
Adulte :
« Qu'attendez‑vous
exactement de moi ? »
JEU : JE SERAI
FRANC AVEC VOUS
Le
client (Persécuteur) :
-
Je n'ai pas du tout aimé cette séance ; je me demande si
j'ai bien fait de faire cette relation d'aide avec vous.
Le
conseiller :
-
Faites‑moi confiance (Puissance). L'expérience montre
que les séances en apparence les plus difficiles sont en réalité celles où l'on
progresse le plus.
JEU : JE SUIS
INCAPABLE
Le
client (Victime) :
-
Comment voulez‑vous que je fasse ça, moi qui n'ai jamais
appris à...
Le
conseiller :
-
Oui, comment allez‑vous vous y prendre ? (Adulte)
JEU : RACONTEZ‑MOI
VOS MALHEURS
Le
client (Sauveteur) :
-
Vous avez l'air fatigué. Qu'est‑ce qui ne va pas ?
Le
conseiller :
-
Ca va, merci. Alors, sur quoi voulez‑vous travailler
aujourd'hui ? (Adulte).
Nous
concluons ce chapitre par une citation d'Eric Berne dans Des jeux et des hommes :
« Tandis
que j'écris ces lignes, un cloporte traverse mon bureau. Si je le retourne sur
le dos, je peux le voir âprement se démener pour se remettre sur ses pattes.
Pendant ce temps, il a un but dans la vie. Il est permis de l'imaginer
racontant son histoire à la prochaine assemblée des cloportes. Pourtant, à sa
fierté, se mêle une certaine déception. Maintenant qu'il a ‘réussi’, la vie lui
semble sans but. »
Sachons
retenir, et transmettre aux personnes que nous cherchons à aider, la
philosophie de cette fable, à savoir qu'il vaut mieux réserver son énergie pour
des buts positifs (et Dieu sait s'il y a des choses positives à faire sur
terre !) que la gaspiller dans les jeux psychologiques négatifs.