UNIVERSITE René
DESCARTES – PARIS V
Institut de Psychologie
Centre Henri
Piéron
MEMOIRE
DE D.E.S.S.
PSYCHOLOGIE
& PSYCHOPATHOLOGIE DU VIEILLISSEMENT
APPORTS
DE LA THERAPIE FACILITEE PAR L'ANIMAL (T.F.A.)
AUPRES
DE PERSONNES AGEES, VIVANT EN INSTITUTION ET ATTEINTES
D'UNE
DEMENCE DE TYPE ALZHEIMER
Présenté
par: Monique HACKLINGER
Année
universitaire 2003-2004
Sous
la direction de Mme G. COUDIN
REMERCIEMENTS
Je
tiens à exprimer mes sincères remerciements à Mme Fior Sylviane
pour son aide, ses conseils, sa disponibilité et ses encouragements tout
au long de ce mémoire.
Je
remercie aussi Mme Coudin Geneviève pour ses conseils et ses
encouragements.
Je
remercie Zoothérapie Québec pour les informations qu'ils m'ont
envoyées du Canada ainsi que l'AFIRAC pour l'envoi de documentation sur
la Thérapie Facilitée par l'Animal.
Merci
aussi à tous les membres du personnel de la résidence qui m'ont
permis de réaliser cette étude et qui m'ont si gentiment
accueillie au milieu d'eux.
Un
grand merci aux résidents qui ont participé à cette
recherche.
Et
bien sûr un grand merci à mon chien Grower sans qui ce travail
n'aurait pas pu être réalisé.
Merci
aussi à Catherine et à Véronique.
SOMMAIRE
INTRODUCTION
1ère PARTIE : PARTIE THEORIQUE
1.
QU'EST- CE QUE LA THERAPIE FACILITEE PAR L'ANIMAL (TFA) ?
1.1
Définition
1.2
Historique
1.3
Objectifs
1.4
Rôle de l'animal en TFA
2.
LA TFA ET LA PERSONNE AGEE EN INSTITUTION
3.
LA TFA ET LA PERSONNE AGEE DEMENTE
2ème PARTIE : PARTIE
EXPERIMENTALE
1.
INTERET DE CETTE ETUDE
1.1
Sujet de l'étude
1.2
Choix du terrain de recherche
1.3
Choix du thème
2.
METHODOLOGIE
2.1
Organisation et formalisation de l'étude sur 3 mois
2.2
Pourquoi cette race ?
2.3
Organisation des séances de travail
2.4
Population concernée
2.5
Cadre d'intervention
2.6
Observation participante
2.7 Les outils de la collecte
3ème PARTIE : ANALYSE ET DISCUSSION
1.
INTRODUCTION
2.
ANALYSE DES DIFFERENTS TYPES D'INTERACTIONS
2.1
Interactions chien/résidents/résidents/chien
2.1.1
Interactions à l'instigation du résident, du chien
2.1.2
Attention visuelle soutenue
2.1.3
Toucher/être touché
2.1.4
Echanges : donner/recevoir
2.2
Interactions résidentes/résidentes
2.2.1
Echanges et dialogues
2.2.2
Comportements de solidarité
2.2.3
Humour et bonne humeur
2.3
Interaction résidentes/chien/thérapeute
2.3.1
Relation de confiance envers le thérapeute
2.3.2
Souvenirs autobiographiques
2.3.3
L'animal agent de diversion
2.4
Relation avec les soignants et familles
2.4.1
Relations avec les soignants
2.4.2
Relations avec les familles
4ème PARTIE :
SYNTHESE
5ème PARTIE :
CONCLUSION
RESUME
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES
INTRODUCTION
L'intérêt pour les animaux et les bienfaits
qu'ils procurent dans la vie de tous les jours pour la santé des hommes
au plan physique, cognitif, social et psychologique est déjà
ancien. Ce qui est nouveau c'est la progression de son utilisation par des
professionnels de la santé et de l'éducation ainsi que sa
médiatisation.
J'ai commencé à m'intéresser à
la zoothérapie il y a quelques années, au cours de mes
études de psychologie, en lisant un article sur le « Journal
du psychologue » qui faisait part de la présence d'un chien
labrador dans une maison de retraite en région parisienne. Dans mon
désir d'en savoir davantage sur cette pratique j'ai fait des recherches,
mais sans grand succès, sur le rôle que jouait le chien
auprès des personnes âgées en institution, sur ce que
pouvait apporter sa présence.
Je me suis très rapidement rendu compte qu'il y a
très peu d'études scientifiques sur la relation entre l'homme et
l'animal. Il y a très peu de publications sur la "nature", les
mécanismes et les régulations entre la personne et les animaux.
Rares sont les recherches qui reposent sur des protocoles expérimentaux
qui soient reproductibles dans des conditions contrôlées. La
bibliographie scientifique dans ce domaine reste "pauvre".
D'où l'idée de cette étude avec comme
objectif principal d'essayer de sortir du "flou" empirique de cette
pratique en m'appuyant sur des observations cliniques qui, je le souhaite,
dépassent le stade de la simple anecdote et pourraient ensuite aider
à aller plus loin en permettant d'établir des cadres
théoriques précis avec des méthodes de
références et une application scientifique qui reste encore
à créer.
Cette recherche a consisté en un recueil et une
analyse d'informations recueillies au cours de séances de
Thérapie Facilitée par l'Animal (TFA) auprès de personnes
âgées atteintes de DTA (démence
de type Alzheimer). Après avoir retracé l'historique de la
Zoothérapie, que je nomme pour ma part "TFA" tout au long de
cette étude et sa pratique actuelle, je présente
l'expérience qui a eu lieu dans une institution privée pour
personnes âgées dépendantes et personnes atteintes de DTA.
1ère PARTIE : PARTIE THEORIQUE
1.
Qu'est-ce que la
Thérapie Facilitée par l'Animal ?
1.1 Définition
Aux Etats-Unis comme au Canada on utilise le terme
Zoothérapie, en France, bien que certains utilisent cette
dénomination, on lui préfère celui de : Thérapie Facilitée
par l'Animal (TFA), étymologiquement, "zoothérapie" ne
signifiant pas "thérapie par l'animal" mais "soins des
animaux".
Méthode
clinique qui cherche à favoriser les liens naturels qui existent entre
les humains et les animaux, à des fins préventives et
thérapeutiques, l'Institut Zoothérapie Québec (http://www.institutdezootherapie.qc.ca/)
en donne la définition suivante (1988) : "activité qui s'exerce, sous forme individuelle ou de
groupe, à l'aide d'un animal familier, soigneusement
sélectionné et entraîné, introduit par un
intervenant qualifié dans l'environnement immédiat d'une personne
chez qui l'on cherche à susciter des réactions visant à
maintenir ou à améliorer son potentiel cognitif, physique,
psychosocial ou affectif."
Pour
Caroline Bouchard (1995), responsable de l'Association Internationale pour la
Zoothérapie, "elle
réunit des praticiens des sciences médicales et des sciences
humaines dans une action concertée visant à améliorer le
cadre de vie, créer un cadre favorable au traitement des maladies
mentales ou physiques et à contribuer en général au
mieux-être de la communauté." (Les effets
bénéfiques des animaux sur la santé, Ed. Albin Michel, 1995)
D'après
ces définitions c'est une méthode clinique qui cherche à
favoriser les liens naturels qui existent entre les humains et les animaux,
à des fins préventives et thérapeutiques. La T.F.A se
distingue des Activités Assistées par l'Animal (A.A.A), autre
branche de l'utilisation des animaux domestiques. Son objectif n'est pas
d'influer sur un comportement particulier mais d'améliorer la
qualité de vie.
1.2 Historique
Depuis toujours, l'homme a maintenu des liens étroits
avec l'animal. D'abord comme outil de travail, ensuite comme animal de
compagnie et aujourd'hui comme animal de thérapie.
C'est aux Etats-Unis dans les années 80 que la
"Thérapie Assistée par l'Animal", (appelée
Zoothérapie) a prit son véritable essor. Aujourd'hui dans le
monde entier, en Amérique du Nord, en Australie, au Japon, en Europe des
programmes de TFA se développent dans les maisons de retraite, les
institutions pour handicapés mentaux et physiques, ainsi que les
hôpitaux. Dans certains pays, comme le Canada, la Suisse des Associations
de TFA sont déclarées d'utilités publiques, exemple au
Canada : l'Institut Zoothérapie Québec – Montréal.
Cette pratique n'est pas récente On sait que les
effets bénéfiques des animaux domestiques sur l'homme sont connus
depuis des siècles. On raconte qu'autrefois, lorsque des personnes
sentaient qu'elles allaient perdre la raison, elles s'entouraient de chiens. Le
premier programme de TFA a été enregistré au 9ème
siècle dans la ville de Gheel en Belgique ; il s'agissait de
confier la garde d'oiseaux à certains malades pendant leur convalescence
afin de leur rendre un minimum de confiance en eux-mêmes.
Le marchand de thé William Tuke fut tellement
choqué par les méthodes cruelles des asiles
d'aliénés à la fin du 18ème siècle
en Angleterre, qu'il fonda l'institution pionnière "York
Retreat" afin de soigner les personnes malades mentales avec plus de
gentillesse et de compassion. L'un de ses nouveaux traitements judicieux
consistait à donner des lapins et des volailles aux patients afin qu'ils
veillent sur eux et les soignent, les rendant ainsi responsables.
La
"Yord Retreat" fut la pionnière dans l'utilisation intensive
d'animaux pour faciliter les thérapies et cette méthode continue
encore aujourd'hui. (http://www.pedigree.fr/Pedigree/fr-FR/Articles/Relation+Homme-Animal)
En 1867, dans la ville de Bielefeld en Allemagne, on
soignait aussi certains épileptiques grâce au contact d'oiseaux,
de chats, de chiens et de chevaux, en plus d'animaux de ferme et d'animaux
sauvages. Ce centre est toujours en service et accueille plus de 5000 patients.
La
première utilisation thérapeutique de l'animal aux Etats-Unis
remonte à 1919, à l'hôpital Saint-Elisabeth de la ville de
Washington. Les chiens étaient utilisés comme compagnons des
pensionnaires de l'hôpital psychiatrique. Il existe encore beaucoup
d'autres exemples d'utilisation de l'animal pour le bien-être de
personnes malades dans l'histoire. (Bonduelle P. et Joublin H., L'animal de
compagnie, Puf Que sais-je ? 2998, 1995)
Mais c'est Boris Levinson, psychologue à
l'Université de Yeshiva, aux USA, et principal pionnier de la TFA, qui
démontra, en 1950, le rôle thérapeutique
complémentaire de l'animal durant les séances de thérapie,
à la suite de l'expérience suivante : son chien présent un jour par hasard dans son cabinet, alors
qu'il recevait en consultation un enfant autiste et ses parents, profita qu'il était
occupé à parler avec les parents du petit garçon pour
venir jouer avec lui. Une interaction naquit doucement à la surprise de
tous. A la fin de la séance, l'enfant autiste parla pour la
première fois, demandant à revenir voir le "Dr Jingles"
qui, disait-il était "vraiment un drôle de
médecin".
A partir de cette observation, Levinson s'est penché
sur l'étude de la Thérapie Facilitée par l'Animal, sans
oser en parler à ses collègues, pendant une bonne dizaine
d'années. Il remarqua qu'en raison de leur acceptation inconditionnelle
les animaux facilitent la communication et contribuent à
sécuriser l'environnement durant les sessions thérapeutiques,
favorisant ainsi l'augmentation de l'estime de soi.
Selon lui, les animaux sont particulièrement utiles
pour les personnes qui sont à des stades plus vulnérables de la
vie (maladie, perte d'autonomie). Par exemple : chez une personne
âgée, l'animal peut servir de soutien émotionnel dans la
vie alors que le monde externe est en transition (deuil de membres de la
famille ou d'amis, perte de responsabilités économiques,
changement des rôles sociaux. Il est l'instigateur, en 1960, des
expériences de "Pet Therapy", traitement par l'animal.
Dans les années 70, Samuel et Elisabeth Corson, des
psychiatres américains, mettent avec succès en présence
des chiens et des adolescents perturbés ne réagissant ni aux
neuroleptiques, ni aux électrochocs.
En France, le docteur vétérinaire Ange
Condorcet, étudie dans les écoles, les hôpitaux
psychiatriques, les cabinets vétérinaires, les relations qui se
nouent entre l'enfant et son animal familier. Il découvre le chien comme
"déclencheur de communication". Depuis sa mort, le Professeur
Hubert Montagnier, psycho-physiologue et éthologue, poursuit ses
travaux, plus particulièrement sur la compréhension et la
relation normale qui se développent entre l'enfant et l'animal (Dr
Vernay D. Le chien partenaire de vies. Eres. 2003).
L'intérêt pour la TFA ne fait que croître
et des conférences internationales ne font que confirmer son attrait :
ainsi par exemple, en 1983, une conférence s'est tenue à Vienne (Autriche)
en l'honneur du professeur Konrad Lorenz, prix Nobel de physiologie et de
médecine, réunissant un grand nombre de scientifiques
européens et d'Amérique du Nord traitant des relations entre
l'homme et l'animal.
En 1984, la Delta Society américaine
réunissait à Seattle des scientifiques appartenant à
différents domaines de recherche, pour analyser les travaux
effectués sur l'homme et l'animal de compagnie et pour donner de
nouvelles orientations théoriques méthodologiques aux recherches
à venir.
En 1987 s'est tenu le symposium du ministère
américain de la Santé sur le thème : "les bénéfices de
l'animal de compagnie" qui aboutit entre autres aux conclusions : "… il est prouvé
que les animaux de compagnie peuvent avoir une influence positive sur la
santé de certaines personnes."
Cet
aperçu historique montre que la mise en relation des hommes et des
animaux à des fins thérapeutiques existent depuis de nombreux
siècles. Ce qui est nouveau, c'est l'intérêt qu'y porte le
monde scientifique et son interrogation de plus en plus forte au sujet de
l'intervention de l'animal auprès de personnes en souffrance tant morale
que physique.
1.3 Objectifs
La T.F.A., consiste à travailler en suivant un
programme structuré d'intervention avec l'aide ou en présence
d'un animal. Son objectif est de maintenir ou améliorer la santé
de personnes souffrant de divers troubles, aussi bien physiques que cognitifs,
psychologiques ou sociaux. Elle diffère comme indiquée ci-dessus
des Activités Assistées par l'Animal qui sont davantage
destinées à motiver, éduquer ou divertir des personnes.
Contrairement à la T.F.A., les A.A.A. qui sont
pratiquées dans divers contextes : scolaires, institutions pour
personnes âgées, handicapées, hôpitaux…, n'ont
pas de visées spécifiquement thérapeutiques, même si
elles sont bénéfiques pour la santé. D'autre part, bien
que certains intervenants en A.A.A soient des professionnels de la
santé, ce n'est pas une condition essentielle, comme c'est le cas pour
la T.F.A.
1.4 Rôle
de l'animal en TFA
L'animal, par sa simple présence, peut faciliter un
lien de confiance tranquille entre la personne et le thérapeute.
L'animal joue un rôle de médiateur entre le thérapeute et
la personne en thérapie.
Selon Bernatchez A, coordinatrice des activités
cliniques à Zoothérapie Québec, "l'animal, agent
thérapeutique, joue le rôle d'intermédiaire non
menaçant, qui contribue à l'établissement d'une alliance
thérapeutique entre le bénéficiaire et l'intervenant. Sa
présence et le fait d'entrer en contact avec lui stimulent l'apparition
de comportements adaptés."
Le thérapeute accompagné de son animal se voit
attribuer des qualités similaires à celui-ci : amical,
accessible, sans préjugé, authentique… L'animal est
perçu comme rassurant. Il ne porte pas de jugement de valeur et accepte
les gens sans condition, peu importe leur état de santé ou leur
apparence. L'Association Amis-maux parle de "trait d'union", de
"catalyseur social", de briseur de glace" entre le thérapeute
et son client.
Pour Areinstein (L'animal
catalyseur en zoothérapie. L'Authentique, Canada.
20.06.2003), cet effet "catalyseur" peut contribuer à modifier
le comportement d'une personne et servir d'instrument de projection. Par
exemple, dans le cadre d'une psychothérapie, il se peut qu'une personne
qui perçoit de la tristesse ou de la colère dans le regard de
l'animal projette en réalité son propre sentiment
intérieur sur celui-ci.
L'animal est particulièrement propice aux projections
parce qu'il est muet, il ne peut ni contredire, ni contester. Il peut aider
à exprimer et partager des sentiments et des émotions. L'animal perçu
en tant qu'un ami et un allié détend l'atmosphère et
facilite le partage. Cependant, s'il est vrai que par sa seule présence
l'animal induit des réactions chez la personne qu'il côtoie, un
changement significatif ne peut avoir lieu que si on met en place une relation
triangulaire entre le chien, la personne et le thérapeute. Dans ce
triangle, chacun des trois éléments joue le rôle de "principe
actif". C'est un travail d'équipe entre le thérapeute et son
animal.
2. La TFA et la personne
âgée en institution
Les personnes âgées en institution doivent
faire face à un certain nombre de deuils. Deuil de leur maison qu'elles
ont dû quitter, deuil de leur conjoint ou de leur conjointe, deuil de
leur animal familier qu'elles ont dû se résoudre à
abandonner et parfois à euthanasier pour entrer dans la maison de
retraite, deuil de leur autonomie et surtout, perte du sentiment de leur propre
utilité.
Ce qui entraîne souvent une perte de l'estime de soi,
un sentiment de dévalorisation pouvant aller jusqu'à la
dépression, le repli sur soi, le refus de communiquer. Les animaux
facilitent les relations entre les personnes âgées au sein de la collectivité
et, dans les centres d'accueil, entre les résidents et le personnel. Le
contact avec un animal familier pourrait avoir des répercussions d'ordre
thérapeutique auprès de la population d'aînés
(Vuillemenot JL. La personne
âgée et son animal, pratiques du champ social. 1997).
Selon Zoothérapie Québec, la TFA constitue une
stratégie d'intervention ayant une grande portée auprès
d'une clientèle âgée en institution souffrant d'isolement
et de solitude. Quelques recherches soulignent les bienfaits de la TFA
auprès de certains résidents de centres gériatriques au
Canada.
Ainsi selon une étude menée par Banks, on a
assisté à une réduction du niveau de solitude chez les
résidents âgés d'un CHSLD (Banks, M.R. 1998. The effects of animal-assisted therapy on loneliness in an elderly
population in long-term care facilities.Dissertation Abstract International :
Section B : Sciences & Engineering. 59(3.b) Sep, 1043).
Mc Quillen ajoute que des activités
régulières de TFA offertes dans une unité de soins de
longue durée en Saskatchewan ont permis d'alléger l'isolement et
la privation sensorielle des participants. Il attire l'attention sur
l'importance du toucher affectif que procure l'animal pour les personnes en
institution ayant des privations sensorielles et ayant une diminution de relations
significatives. (Fick
KM. The influence of an animal on social interactions of nursing home residents
in a groupe setting. The American Journal of Occupational Therapy. 47,
529-534 ; 1992.)
Corson & Corson et Savinshinsky précisent le
rôle de facilitateur social de l'animal visiteur qui encourage les
contacts sociaux des résidents (Bold MA & Dellmann-Jenkins. The impact of companion animals in later life and
considerations for practice. The journal of Applied Gerontology, 11, 2,228-239. 1992). La présence d'un
chien, durant un programme de TFA favorise les interactions sociales des
participants et un environnement apaisant propice à l'atteinte
d'objectifs thérapeutiques.
Pour Granger et Carter, en plus de favoriser des bienfaits
chez les résidents, la présence d'un animal en institution vient
alléger le stress souvent ressenti chez le personnel soignant et
contribue à un climat thérapeutique (The use and nonuse of compagnion animals by volunteers in nursing homes
: a comparative study. 1991).
En France, une enquête auprès de directeurs
d'établissements d'hébergement pour personnes âgées,
a rapporté les bénéfices suivants, dus à la
présence d'un chien : une augmentation du sentiment d'utilité,
des contacts sociaux, de la vigilance, de la mobilité et de l'autonomie
(Enquête nationale AFIRAC & ADHEPA. 1994).
3. La TFA et la personne
âgée démente
Seules quelques recherches précisent le rôle
significatif de l'animal sur les comportements des personnes souffrant de DTA.
D'après une étude menée par Kongable et alii, la
présence d'un chien sur une base hebdomadaire augmente le nombre de
comportements sociaux appropriés, comme par exemple les sourires, les
regards et les rires, chez une personne souffrant de la DTA (Kongable
L.G, Buckwalter KC & Stolley JM, The
effects of pet therapy on the social behavior of institutionnalized Alzheimer's
clients. Archives of Psychiatric nursing, 3, 4, 191-198, 1989).
Selon
Friedman, le souvenir d'expériences agréables et personnelles
avec des chiens peut être suffisant pour que la présence de
l'animal ait des effets calmants (Contribution des animaux familiers à
la santé et à la guérison. In : I.H B).
Zisseman et alii, ont observé que la présence
de l'animal contribue à une réduction de l'irritabilité
chez les femmes atteintes de démence. La TFA constitue une source de
stimuli environnementaux appropriés pour cette population. (Zisselman
MH, Rovner BW, Shmuely Y, ferrie PA. Pet therapy intervention with geriatric psychiatry
inpatients. The American Journal of Occupational Therapy, 50, 47-51, 1996)
OBJECTIFS ET HYPOTHESES
L'objectif de cette étude est d'observer les
différentes interactions qui peuvent être induites par la
présence d'un animal auprès de personnes âgées
démentes.
Mon
hypothèse de base : la
présence d'un animal, dans le cadre d'une TFA, auprès des
personnes âgées démentes pourrait avoir un rôle de
facilitateur social et de communication.
L'utilisation d'un chien spécialement
entraîné à la TFA devrait entraîner des comportements
relationnels, améliorer la communication et la socialisation chez les
personnes âgées démentes institutionnalisées.
2ème PARTIE : PARTIE
EXPERIMENTALE
1.
INTERET DE CETTE ETUDE
1.1 Sujet
de l'étude
Cette étude porte sur l'observation de comportements
de personnes âgées démentes en institution, induits par la
présence d'un animal. Elle consiste à observer ce que la
présence temporaire du chien génère dans le cadre d'une
activité de TFA, qui implique une relation triangulaire entre le
thérapeute, la personne âgée et le chien.
Comment s'instaurent les relations entre la personne
âgée démente et le chien (perçoit-elle l'affection,
l'intérêt que lui offre spontanément le chien ?). Est-ce
qu'elle reçoit ? Prend ? S'ouvre ? ou alors se renferme sur
elle-même en dédaignant le tout ? Les interactions entre les
personnes âgées en présence du chien. Les interactions
entre les résidents et le chien. Les professionnels de la structure :
perception des relations avant les visites et après.
1.2 Choix du terrain
Cette expérience s'est déroulée dans
une résidence privée sous forme de SARL, située près
de Chartres dans un petit village de la Beauce. Cette résidence a ouvert
ses portes en 1996. Elle accueille en majorité des personnes
âgées atteintes de démence de type Alzheimer (DTA) ainsi
que quelques personnes âgées en perte d'autonomie. La moyenne
d'âge de ces personnes est de 81 ans et 6 mois pour les hommes (18) et de
83 ans et 6 mois pour les femmes (50). Le GIR Moyen Pondéré (GMP)
est de 863,53. Il s'agit d'une petite structure de 68 lits.
J'ai porté mon choix sur cette résidence du
fait de la population qu'elle accueille, de sa taille, à dimension
humaine, et parce que je connaissais bien le personnel pour y avoir
déjà fait un stage en année de licence de psychologie.
J'aimais l'ambiance qui y régnait et j'avais acquis au contact du
personnel soignant une certaine connaissance sur les personnes atteintes de DTA
avec qui j'avais aimé être en contact.
1.3 Choix du thème
J'ai désiré faire cette recherche avec des
personnes âgées démentes car j'avais eu connaissance des
bienfaits que pouvait apporter la présence d'un animal auprès de
personnes âgées en institution et cela m'intéressait
beaucoup. D'autre part, j'avais constaté des réactions positives
chez des personnes âgées démentes lorsque des familles
venaient avec leur chien à la résidence. Elles semblaient
intéressées par ce qui se passait autour d'elles et cherchaient
à parler avec le chien et au sujet du chien, alors que d'habitude elles
ne disaient rien et ne s'intéressaient pas à ce qui les
entourait. J'ai eu envie d'en savoir davantage sur ce phénomène.
J'en ai discuté avec la directrice de la
résidence lui disant que j'aimerais bien venir travailler avec mon chien
et faire une étude sur ce sujet. Un peu réticente au
départ, car elle avait peur que le chien ne fasse peur aux résidents
ou ne les fasse tomber, je lui ai proposé de faire un essai en sa
présence afin qu'elle constate par elle-même ce qui allait se
produire. Cette première visite fut concluante. La directrice convaincue
me donna la permission de continuer et de faire ma recherche. J'étais
libre de la mener comme je le voulais, choix du jour, de l'heure et des résidents
avec qui je désirais travailler, avec leur accord bien sûr.
2.
METHODOLOGIE DE L'ETUDE
2.1 Organisation et formalisation de
l'étude sur 3 mois
L'autorisation de faire rentrer un chien dans la
résidence a été donnée par la directrice à
la suite d'une visite d'essai fin février 2004. L'étude a
débuté en mars 2004 et s'est déroulée
jusqu'à la fin du mois de mai 2004, soit une durée de 3 mois.
Ce travail, au sein de la résidence, a toujours eu
lieu en tandem : psychologue stagiaire, c'est-à-dire moi-même et
mon chien Grower qui est un Golden Retriever de 4 ans. Je l'ai acheté
quand il avait 2 mois avec l'idée de faire de la TFA.
2.2 Pourquoi cette race ?
Par leur caractère doux, joyeux et
équilibré, les Golden Retrievers sont les chiens qui sont les
plus aptes à entrer en contact avec des enfants, des personnes
âgées et des personnes handicapées. Ils sont parmi les
chiens les plus utilisés étant donné qu'ils sont par
nature friands des relations avec diverses personnes. De plus ils sont
très tolérants vis-à-vis de la maladie et/ou de la douleur
physique chez les humains, et en plus ils deviennent mal à l'aise
s’ils ont contrarié leur maître.
Grower a donc été choisi et
élevé dans cet objectif. Depuis son plus jeune âge il a
été habitué à voir beaucoup de gens et cela dans
des milieux divers : bruyants et calmes. Ce qui en fait un chien parfaitement
équilibré et heureux de vivre. Grower est d'une grande douceur,
plein d'amour pour les humains vers qui il va spontanément.
2.3 Organisation des Séances de travail
Elles ont été programmées une fois par
semaine, le jeudi après midi. Cette régularité fait partie
de la thérapie. Il est important que les résidents puissent avoir
un point de repère dans leur emploi du temps, même si cela
s'adresse à des personnes présentant une pathologie comme la DTA
qui entraîne une désorientation temporo/spatiale. Le milieu de la
semaine permet de rompre la monotonie hebdomadaire et correspond aussi à
mes disponibilités.
La durée
de chaque séance de TFA est de deux heures maximum. Le temps de
présence du chien est volontairement limité par souci de
préserver son équilibre psychologique. En effet, au-delà
de deux heures Grower se démobilise et a tendance à se mettre en
retrait en se couchant à mes côtés et répond moins
aux sollicitations des résidents. Le moment de la journée que
j'ai choisi pour intervenir est l'après-midi à partir de 15
heures. Avant 15 heures la majorité des résidents font la sieste
dans leur chambre ou se reposent au salon. La matinée n'est pas propice
pour mettre en place des activités en raison des toilettes et du
ménage.
2.4 Population concernée
J'ai choisi de porter mon observation sur un groupe de résidentes
(il n'y avait pas d'hommes dans cette partie de la résidence, raison
pour laquelle je parlerai tout au long de cette étude de
"résidentes" qui ont l'habitude de se réunir au salon
l'après-midi.
Le groupe est constitué de 10 femmes +/- suivant les
séances La participation étant facultative.
La moyenne d'âge est de 83 ans (la plus jeune a 80 ans
et la plus âgée 89 ans).
Elles sont à la Résidence pour la plus
ancienne depuis juin 2000 et la plus récemment arrivée Mars 2004.
Le GIR est de 1 et 2. Elles présentent toutes une DTA
diagnostiquée et pour certaines un traitement sous Aricept est prescrit.
Les scores au MMS (Mini mental States de Folstein 1975) sont compris entre 11
et 16/30 ce qui correspond à une DTA moyenne.
2.5 Cadre de l'intervention de la TFA
et observations
Pour permettre un accompagnement satisfaisant du chien
j'agis dans un cadre bien défini. Ainsi je suis présente à
chaque moment où Grower est avec les résidentes. Nous travaillons
en tandem, ce qui permet d'assurer la sécurité et
l'hygiène des résidentes et du chien, en évitant entre
autre que le chien ne provoque des chutes ou tout mouvement agressif envers
lui.
Pour me permettre d'observer les différentes interactions
qui auront lieu pendant la séance de TFA, je n'ai pas mis en place
d'activités, d'ateliers organisés et ponctuels, le but de cette
étude est d'observer ce qui se passe spontanément avec les résidentes
en présence du chien ainsi que l'impact thérapeutique que cela
peut avoir. Il ne s'agit en aucun cas d'une simple animation (AAA).
2.6 Observation participante
Le protocole d'observation qualitative est en étroite
corrélation avec la mise en œuvre innovante et expérimentale
de la TFA. En effet, très peu de recherches mentionnant des protocoles,
des statistiques sur les pourcentages de succès et d'échecs ont
été réalisées dans ce domaine. Cette étude
se place par conséquent dans un contexte de recherche
expérimentale et innovante. Pour cette raison ce qui m'intéresse
dans un premier temps ce n'est pas l'aspect quantitatif de l'observation mais
son aspect qualitatif. Il s'agit d'analyser ce qui est
"observé", comment se déroulent les interactions et
répondre au "pourquoi" plutôt que d'étendre
d'emblée à une approche quantitative.
Raison pour laquelle j'ai choisi d'utiliser la
méthode d'observation directe participante. Participante car je suis
à la fois observateur (je recueille moi-même les données
observées), participante à l'activité (j'anime personnellement
les séances de TFA en tant que psychologue stagiaire et maîtresse
de Grower), objet de la recherche (en interaction avec les sujets
observés.)
2.7 Les outils de la collecte
Une grille d'observation, un carnet de bord, des entretiens
avec les soignants. Le recueil des informations se fait en direct lorsque c'est
possible. Pour cela j'ai construit une grille d'observation des comportements
et j'ai avec moi un carnet dans lequel je note les phrases et les faits que
j'observe. Je ne peux pas toujours prendre de notes au fur et à mesure
car je suis également acteur sur le lieu de recherche, je fais alors
appel à ma mémoire. Toutes ces informations sont ensuite
retranscrites dans un "journal de terrain" après chaque
séance et de retour à mon domicile. Elles constituent le
matériau de base qui doit m'aider à réaliser une analyse
plus détaillée ainsi qu'une réflexion approfondie
"après coup".
L'exploitation des données ainsi
récoltées a pour objectif de répondre à la question
: en quoi la
TFA peut-elle avoir un impact positif sur des personnes âgées DTA
en institution ? Que peut-elle apporter à ces personnes ?
3ème PARTIE : ANALYSE
& DISCUSSION
1. Introduction
1.1 L'analyse des séances a permis de
distinguer trois types d'interactions :
1-
Interactions chien /résidentes et résidentes/chien.
2-
Interactions résidentes/résidentes.
3-
Interactions résidentes/chien/psychologue stagiaire.
1.2 A l'intérieur de ces types
d'interactions on trouve les thèmes suivants :
L'importance du
regard.
L'importance du
toucher : être touché/toucher.
La notion de
reconnaissance (être reconnu)
La possession (au
sens de posséder)
L'affect : besoin
d'aimer et d'être aimé.
2. Analyse des différents types
d'interactions
2.1 Interactions chien/résidentes et résidentes/chien.
L'interaction est
soit provoquée par le chien, soit provoquée par la résidente.
2.1.1 Interactions à l'instigation
du chien, du resident
Le chien utilise différentes
attitudes pour approcher les résidentes et nouer la relation.
- Il pose
spontanément sa tête sur les genoux de la personne.
- Il donne sa
patte.
- Il lèche
la main.
- Il regarde la
personne.
Interactions à l'instigation du
résident
-
Il appelle le chien.
-
Il regarde le chien.
-
Il caresse le chien.
Le chien et les
personnes âgées démentes communiquent au cours de ce type
d'interaction à l'aide de deux canaux importants, le regard et le
toucher.
2.1.2 Les interactions qui se
caractérisent par une attention visuelle soutenue.
Les chiens sont en quête permanente du regard des
humains. Au cours des séances Grower initie à plusieurs occasions
un contact "œil à œil " de longue durée avec
des résidentes. L'absence de regard est vécue par les personnes
âgées institutionnalisées comme une indifférence
à leur égard. Ne pas être vues et donc reconnues provoque
chez elles une souffrance morale intolérable qui peut les conduire
à un repli sur elles-mêmes, à la dépression et selon
certains auteurs à l'entrée en démence. Elles se sentent
alors rejetées, niées.
Selon
Guy Genevois "on sait bien que si nous aimons les miroirs, c'est pour s'y
voir regardé, et quand le regard de l'autre se perd, c'est bien de notre
image perdue qu'il est question." ("Le regard perdu"). Le contact visuel "oeil à
oeil" fait partie de notre vie et cela dès notre naissance. Le
regard est une fonction interactive.
L'échange visuel précoce sert de support
à toute une organisation psychique. Son absence entraîne la
déliaison psychique. La présence de Grower a permis à une résidente,
Mme L, atteinte de DTA d'exprimer son désarroi face à l'absence
de regard sur elle. Apercevant Grower qui la regarde elle dit : "il me regarde" et
lorsqu'on l'interroge sur ce que provoque en elle ce regard, elle répond
"ça me fait plaisir, plus personne ne me
regarde." Non seulement ce regard lui permet de se sentir vivante,
de se sentir exister mais il lui permet d'exprimer une souffrance tenue
secrète jusque-là en elle.
L'absence de regard les renvoie aussi à leur
solitude, ainsi Mme A qui cherchait à attirer l'attention du chien, son
regard, sans succès dit très triste : "je lui dis coucou et il comprend pas." Lorsque enfin
il la regarde elle dit "il a de
l'allure, il a du répondant quand on lui parle !" Cherche-t-elle à nous fait
comprendre que Grower fait attention à elle, il lui répond quand
elle lui parle, ce que ne fait pas son entourage ? Veut-elle nous dire :
"je ne suis pas invisible, j'existe", "écoutez-moi,
regardez-moi" ?
Au cours de plusieurs séances de TFA j'ai pu
remarquer que cette interaction "œil à œil " était
recherchée, provoquée très souvent par les résidentes.
Elles appellent le chien, prennent sa tête dans leurs mains, tiennent sa
patte, posent la main sur sa tête, l'embrassent. Elles ont besoin de ce
regard qui ne juge pas, ne renvoie pas d'image négative,
dévalorisante. Image qui leur est si souvent renvoyée par le
miroir ou le regard de l'Autre.
Au contraire le regard que le chien porte sur elles est
bienveillant et empreint de douceur. Il ne les renvoie pas à leur
difficulté d'exister. Cette communication entre les personnes DTA et le
chien est parfois si intense que rien ne semble pouvoir l'interrompre. Ainsi
cette résidente qui pendant de très longues minutes est
restée "oeil à oeil" avec Grower dont elle tenait la
tête dans ses mains. Que lisait-elle dans ce regard, que lui
renvoyait-t-elle en retour ? Cet instant était magique et leur
appartenait à eux seuls.
L'interaction visuelle soutenue est facilitée par le
comportement du chien, il la provoque lorsqu'il vient vers la personne
âgée, pose sa tête sur ses genoux, donne sa patte, capte son
regard, lèche sa main ou l'accepte lorsqu'elle est à
l'instigation de la résidente. Il semble alors marquer son
adhésion aux comportements, émotions, affects, paroles de
celle-ci.
Le regard du chien permet-il à ces personnes de
retrouver un sentiment d'identité ? On peut le penser. Elles sont en
quête de leur identité sociale et personnelle. Y recherchent-elles
cette reconnaissance qui va leur permettre de se sentir à nouveau
importantes, uniques dans un univers où l'on ne prend plus le temps de
les regarder comme des personnes à part entière,
différentes les unes des autres ? Je le pense, surtout si le chien
"choisit" l'une d'entre elles parmi toutes les résidentes,
c'est-à-dire lorsqu'il développe avec elle et elle seule ce
contact "œil à œil".
Pour exemple, Mme F, personne atteinte de DTA, qui en
rentrant dans le salon s'aperçoit que Grower la regarde et dit "il me reconnaît"
avec un très large sourire. Cette petite phrase "il me reconnaît", "on dirait qu'il me reconnaît", a
été très souvent prononcée au cours des
séances de TFA par des personnes atteintes de DTA.
Ce sentiment de reconnaissance leur redonne confiance. Elles
retrouvent au travers de ce regard posé sur elles une image positive
d'elles-mêmes. Un regard qui rassure, qui pour elles est source de
chaleur, d'attention, d'affection et d'amour. Ce qu'elles expriment en disant :
"à la façon dont tu
me regardes, je sais que tu
m'aimes aussi", "il m'aime", "nous devenons amis." Elles peuvent
s'adresser à quelqu'un qui pour elle non seulement les reconnaît
mais les écoute, les comprend et partage leurs émotions.
L'interaction visuelle engendre aussi des comportements
affectifs tels que : caresses, baisers pouvant aller jusqu'à
l'enlacement, sourires, rires. Le corps tout entier participe, les bras
s'ouvrent, le corps se penche en avant, se baisse, se tend… Ce corps
inerte quelques instants auparavant, s'anime et s'éveille sous
l'influence du regard du chien. Elles oublient où elles se trouvent.
Elles sont "plongées" dans un univers de tendresse et d'amour.
Elles peuvent communiquer, exprimer tous ces affects qu’elles ont en
elles mais que plus personne ne prend le temps d'écouter.
2.1.3 Interactions qui se
caractérisent par le toucher : toucher/être touché
Les personnes âgées qui vivent en institution
estiment être dans des maisons artificielles où non seulement on
ne les regarde plus mais on ne les touche plus autrement que pour des soins.
Ces derniers sont le plus souvent donnés en silence, sans communication.
Le fait que les personnes soient démentes n'incite pas à
dialoguer avec elle ni à les toucher.
Les raisons invoquées par les soignants sont le
manque de temps, la surcharge de travail, le fait qu'elles ne comprennent plus
ce qui leur est dit. Cette indifférence, ce rejet du corps
âgé, entraînent le repli et le refus de communication.
Selon Maisondieu cette indifférence pourrait
expliquer l'entrée en démence des personnes
institutionnalisées (Le crépuscule de la raison, Bayard, 2003).
Elles ne communiquent plus car on ne communique plus avec elles.
Selon Vuillemenot "la
présence du chien provoque la stimulation tactile. Le toucher est au
cœur même de la communication homme/animal."(La
personne âgée et son animal. op. cité.). Ainsi au cours des séances de TFA
la communication se fait très souvent par le toucher qui se manifeste
par : des caresses, serrer dans les bras, embrasser pour les personnes.
Lécher, poser la tête, donner la patte pour le chien.
Le besoin de toucher et d'être touché se
manifeste dès le début des séances lorsque Grower rentre
dans le salon. Les résidentes ont besoin de le toucher. Elles vont
jusqu'à traverser le salon pour venir le caresser alors qu'en
général elles ne bougent pas de leur siège pendant la
journée. Les soignants comme moi-même nous avons constaté
un grand nombre d'allers et venues pendant les séances dans ce seul but.
Parfois l'une d'elles pose longuement sa main dans la fourrure du chien sans
prononcer une parole. Le chien accepte ce long contact qui semble apaisant et
procure un sentiment de sécurité, de bien-être pour les
deux protagonistes.
On peut penser que cette mise en relation physique se
révèle bénéfique car elle pallie l'absence de
contacts humains. Les contacts corporels se limitent généralement
à des gestes médicaux ou de nursing.
Pour Vuillemenot cette relation permettrait de lutter contre
la dépersonnalisation de l'individu liée au caractère
même des locaux institutionnalisés. Pour exemple on peut constater
le plaisir que prend Mme A lorsque après avoir appelé Grower
celui-ci vient lui lécher les mains : "oh ! il me
lèche les mains" et elle éclate de rire, elle jubile.
Elle a la même réaction à chaque fois que Grower vient lui
lécher soit la main, soit la jambe.
Pourquoi une telle jubilation, un tel débordement de
joie ? Mme A qui est en fauteuil roulant et qui souffre de DTA n'a plus
l'habitude de ce type de contact empreint d'affection. Son corps n'est plus
touché que pour des soins quotidiens et, du fait de son handicap, elle
est arbitrairement transitée d'un lieu à un autre sans qu'on lui
demande réellement son accord. Ce contact affectueux entraîne une
renarcissisation d'elle-même.
D'autre part, on peut penser que le contact de Grower fait
resurgir du fond de sa mémoire affective la douceur des soins maternels
dont elle a été l'objet dans son enfance. Le plaisir et la surprise
d'avoir été choisie au milieu des autres résidentes pour
recevoir de telles marques d'affection.
Selon
Bonduelle et Joullin "les échanges tactiles, les caresses avec
l'animal, la douceur du poil et la chaleur de l'animal peuvent être
perçus par l'enfant comme des substituts de la présence
maternelle" (L'animal de compagnie. op. cité). Ne peut-on pas en dire autant en ce qui
concerne la personne âgée qui souffre de DTA ?
En ce qui concerne Mme A depuis combien de temps n'a-t-elle
pas fait l'objet de caresses, n'a-t-elle pas été embrassée
? On voit combien la mémoire affective est au premier plan et resurgit
lors d'interactions visuelles et tactiles avec le chien. Interactions qui
véhiculent l'affection, la sécurisation, la revalorisation
narcissique et le bonheur.
C'est
ce que semble penser également Nicolas Christophe, lorsqu'il dit :
"la présence animale sur l'état psychique de l'adulte
âgé en institution consiste d'une part en un accès
conservé à la sensualité par contact physique (chaleur
corporelle et douceur du pelage, frottement du visage contre le pelage
(…) non conditionnée par l'animal à des critères
esthétiques ayant pu subir les injures du temps." (L'intégration
des animaux familiers dans les institutions de retraite en France, thèse
de Doctorat vétérinaire, 1995).
2.1.4 Les
échanges : donner/recevoir
Les échanges entre les résidentes et Grower
sont nombreux lors des séances de TFA. Aux différents
"dons" que fait Grower qui donne la patte, lèche…, les résidentes
répondent à leur tour par un sourire, une caresse, un
gâteau, un compliment : "tu
es beau," "tu es gentil," "tu es un bon chien,"
"tu es doux"…
Elles expriment leur bonheur et leur joie liés
à ces différents échanges. En s'adressant à
l'animal, en lui répondant, elles montrent à leur entourage
qu'elles sont capables de communiquer spontanément et qu'elles ont
conscience de ce qui les entoure, dès l'instant qu'on leur montre de l'attention
et qu'elles se sentent considérées, dignes
d'intérêt. Ce qui vient contredire certains auteurs comme Irigaray
pour qui "le dément est un
être inaffectif, ne manifestant aucune émotion dans ses
énoncés." (Le langage des déments,
1973).
Ce type d'interaction est valorisant pour la personne
démente. J'ai pu constater, ainsi que des membres du personnel, qu'au
fil des séances les personnes qui en ont bénéficié
se sont épanouies, étaient plus joyeuses et plus communicatives
avec leur entourage. Ainsi, Mme V qui
au début de cette expérience était très triste,
repliée sur elle-même s'est transformée, elle est devenue
très souriante et est sortie de son isolement. Des membres du personnel
au cours d'une séance m'ont dit "on
ne l'a jamais vue comme cela, elle est transformée".
2.2 Interactions
résidentes/résidentes
Dans ce type
d'interaction l'animal peut-être considéré comme un "catalyseur des relations
sociales", un "lubrifiant
social." En chimie, le
catalyseur est défini comme un corps qui accélère une
réaction chimique entre deux produits (et que l'on retrouve intact
à la fin de la réaction chimique !). Sa seule présence
produit un changement dans l'un ou l'autre des produits en présence et
parfois même dans les deux.
Principaux points observés concernant
les interactions résidentes/résidentes :
-
Une augmentation significative des échanges, des dialogues
spontanés entre les résidentes : évocation de souvenirs,
expression des émotions, des sentiments.
-
Des relations à type d'entraide,
de solidarité.
-
De l'humour, des plaisanteries.
2.2.1 Augmentation des échanges et
dialogues
La présence de
Grower a entraîné des contacts entre des résidentes DTA qui
ne communiquaient pas entre-elles ou très rarement. J'ai pu relever une
augmentation importante des interactions positives (verbales et non verbales)
entre ces personnes et en particulier un groupe de cinq d'entre elles. Elles
avaient pris l'habitude de se réunir autour de Grower à chaque
séance. Elles échangeaient leurs impressions vis-à-vis du
chien tout en le caressant à tour de rôle, en souriant et en riant
très fort. Elles plaisantaient entre elles.
Lors des dernières
séances elles parlaient de leurs expériences personnelles avec
leurs animaux. Elles échangeaient des souvenirs. La présence du
chien leur fournissait des sujets communs de discussion. Elles se trouvaient
des goûts et préoccupations communs, ce qui avait pour effet de
faciliter la naissance d'amitié entre elles.
J'ai été
témoin d'une discussion au sujet des bergers allemands qui a
continué sur les chats, il y avait un véritable dialogue entre elles.
Parfois une résidente n'hésitait pas à se lever de sa
place pour venir caresser le chien qui était occupé avec une ou
plusieurs autres personnes. Elle engageait alors la conversation en prenant
pour sujet le chien : ex: Mme C : "il est beau, il est
gentil", Mme V : "Oh oui
et puis il est intelligent." Mme C :
"C'est dommage je n'ai pas de gâteau à lui donner." Mme V : "Il m'en reste, si vous le
voulez ?"
2.2.2 Emergence de comportements de
solidarité
Ainsi non seulement il y
avait dialogue, elles sont devenues plus sociables mais il y avait aussi une
solidarité entre-elles. Certaines résidentes comme Mme C, Mme P allaient jusqu'à
prendre le chien en laisse pour l'amener à d'autres résidentes
qui l'appelaient mais ne pouvaient pas se déplacer en raison de leur
handicap. Elles pouvaient ainsi profiter de la présence du chien.
Ce type d'échange
et de solidarité n'existait pas auparavant entre-elles. Elles avaient
ainsi le sentiment d'être à nouveau utile, de pouvoir donner de
l'affection et de l'attention à d'autres plus handicapées
qu'elles. Elles recevaient de l'affection de la part du chien et voulaient la
partager. Elles reprenaient goût à la "socialisation" et
retrouvaient en même temps une estime de soi qui avaient disparu en
raison de l'état de dépendance dans lequel elles avaient fini par
se retrouver.
Cette fonction nouvelle
pour elles les remplissait non seulement de joie mais aussi de fierté.
Par exemple, Mme P à chaque séance prenait Grower par la laisse
et le promenait dans le salon et l'amenait ainsi vers d'autres résidentes.
Elle était très fière que je lui confie mon chien. Grower
se prêtait au jeu, il la suivait docilement et lui obéissait. Elle
s'adressait à l'ensemble des résidentes et disait : "regardez mon toutou comme il est beau",
"regardez le beau toutou que j'ai", avec beaucoup
d'interpellations "voyez…",
regardez…", dans le désir de se faire admirer et
montrer combien elle se sentait importante.
2.2.3 Humour et bonne humeur
La présence de
Grower avait pour effet d'entraîner les résidentes à la
bonne humeur et à l'humour. Par exemple, Mme D qui, un peu jalouse de la
complicité de Mme P et de Grower lui disait à chaque fois que
cette dernière parlait de Grower en termes trop possessifs : "mais c'est pas votre toutou! Pourquoi vous dites que c'est votre toutou
?", "que va dire sa maîtresse
?" S'ensuivait ensuite des taquineries entre-elles : Mme P "vous lui plaisez pas !",
Mme D "vous non plus !" qui se terminaient toujours pas de
grands éclats de rire entre-elles deux qui gagnaient les autres résidentes.
La présence de
Grower provoquait chez ces deux personnes des élans de joie et de
l'humour très contagieux. Ainsi un jour Mme D arriva derrière Mme
P et lui cacha les yeux avec ses mains en disant "Fini, y' a plus de chien !" ce qui engendra bien
entendu de grands éclats de rire chez tout le monde.
Personnellement je n'ai
jamais assisté à ce type d'échange entre les résidentes
en dehors de la présence du chien. La communication entre les résidentes
est devenue plus importante au fil des séances. Un petit groupe d'entre elles
a continué par la suite à fonctionner plus ou moins
régulièrement en dehors de la présence de Grower. On peut
émettre l'hypothèse que ce travail n'agit pas que dans le temps
présent mais a une répercussion sur le long terme.
Des membres du personnel m'ont rapporté
qu'après les après-midi de TFA, ils avaient remarqué que
les résidentes étaient souriantes, gaies et détendues.
Elles aimaient raconter la visite du chien avec eux.
Ces
observations corroborent celles du Dr Kruezek qui en parlant de malades Alzheimer
dit "on voit que là encore quand la mémoire s'efface ou que
la parole devient rare, le besoin de communiquer demeure, ainsi que le plaisir
de contacts simples comme celui des animaux. L'animal familier peut jouer un
rôle de catalyseur et de médiateur entre le malade et son
entourage" (Vuillemenot JL, La
personne âgée et son animal. op. cité).
Les avantages de la TFA continuent après les
séances, elle laisse dans la mémoire des résidentes non
seulement la visite elle-même mais des souvenirs antérieurs qui
ont été "réamorcés". Elle offre quelque
chose que les résidentes partagent entre elles et avec le personnel.
2.3 Interactions
résidente/chien/thérapeute
L'animal installe, par sa
présence, un système de relations triangulaires et joue le
rôle de médiateur social. Il ne s'agit plus d'une relation entre
deux êtres humains mais d'une relation entre deux individus, la personne âgée
démente et le thérapeute, qui passe par un intermédiaire :
le chien.
En TFA le
thérapeute doit être capable de diriger, sans contrainte, sans
empressement, avec clairvoyance, calme et patience. Son rôle, dans ce
type d'interaction, est actif. Il utilise les affinités, le lien, entre
la personne et l'animal afin d'orienter l'intervention vers un but
précis. Dans cette expérience il s'agissait de rétablir la
communication avec la personne âgée démente. L'animal
permet l'installation d'un climat de confiance entre le thérapeute et la
personne.
Les principaux point observés :
-
Etablissement d'une relation de confiance envers le thérapeute.
-
Evocation de souvenirs autobiographiques et amélioration du sentiment
identitaire.
-
L'animal agent de diversion.
2.3.1 Etablissement d'une relation de confiance
envers le thérapeute
Durant les
premières séances de TFA, les résidentes communiquaient de
préférence avec le chien, exemple :"tu t'appelles
comment ?", "c'est quoi ton nom ?" Au fil des
séances elles m'ont adressé la parole en prenant le chien comme
médiateur, par exemple : "vous
l'appelez comment ?",
"il s'appelle comment
?", "c'est quoi
déjà son nom ?"
Elles aimaient aussi me
prendre à témoin de ce qui se passait entre le chien et
elles-mêmes : "vous voyez,
je lui plais hein!", "regardez
mon toutou comme il est beau !", " regardez, il m'a léché la main !",
"regardez, il me regarde !"… Comme si elles avaient
besoin que je leur confirme l'intérêt que Grower avait pour elles,
cela les revalorisaient. Elles avaient un "double regard" sur elles,
celle du chien et celle de sa maîtresse ! Dans leur esprit Grower et
moi-même nous formions un tandem indissociable. Dès qu'elles
m'apercevaient, même après une semaine d'absence, elles me
demandaient :"Il est pas
là le chien ?", "vous avez pas votre chien aujourd'hui ?"
Au point où je me
suis mise à douter du diagnostic de DTA pour ces personnes. Pourtant le
diagnostic était exact et les résidentes pour la plupart ne se
souvenaient pas des membres de leur famille et étaient très
désorientées. Que faut-il en penser ? Je n'ai pas de
réponse à cette question. La mémoire affective est
très prégnante chez les personnes atteintes de DTA ;
peut-être faut-il mettre ce souvenir dans ce registre mais cela
n'explique pas pourquoi Grower et moi et pas les membres de leur famille !
Peut-être le fait
que nous avions elles et moi quelque chose à partager, un
intérêt en commun. Nous avions un sujet de conversation autre que
l'heure des repas, les soins… Elles avaient la possibilité de
sortir de leur isolement et de leur condition de dépendance dans
laquelle elles se sentaient enfermées. Le climat de
sécurité instauré par la présence de Grower
favorisait cette interaction. La régularité des séances.
J'étais rentrée dans leur univers, j'étais accessible,
perçue comme authentique, sans jugement, rassurante comme Grower.
Cette confiance qu'elles
m'ont accordée, a permis pour certaines résidentes de faire
émerger des émotions, des affects qu'elles gardaient enfouis au
plus profond d'elles-mêmes. Elles ont ainsi pu parler de leurs chagrins,
de leur tristesse.
2.3.2 Evocation de souvenirs autobiographiques
et amélioration du sentiment identitaire
Au début de cette
expérience les récits portaient principalement sur la mort de leur
chien ou de leur chat. Deuil qu'elles portaient en elles sans
possibilité de partage. Beaucoup d'entre-elles ont dû abandonner
leur animal familier avant de venir dans la résidence, cela a
été une véritable souffrance pour elles. Elles ont perdu
le réconfort et l'amour de leur animal sans pouvoir parler de leur
chagrin ; à cela se sont ajoutées d'autres pertes, celle de
leur maison et de leurs habitudes de vie.
Ainsi Mme D la
première fois que je l'ai rencontrée m'a tout de suite dit en
voyant Grower : "ça fait
mal au cœur quand on les perd, dire que j'ai perdu ma chienne." Elle avait enfin pu en
parler à quelqu'un qui pouvait la comprendre. Elle m'a parlé de
sa chienne au cours de plusieurs séances, puis m'a parlé de sa
vie passée.
Mme V a elle aussi commencé
à me parler en évoquant ses chats et puis sa vie, son mari, son
métier… Mme M, m'a invitée à rentrer dans sa chambre
lorsqu'elle m'a vue passer dans le couloir avec Grower. Elle m'a alors
parlé de son dernier chien, un petit "bâtard" qu'elle
aimait beaucoup mais qu'elle avait dû faire euthanasier. Elle m'a dit
tout le chagrin qu'elle avait de l'avoir perdu de cette façon. Elle m'a
ensuite confié les difficultés qu'elle rencontrait avec le
personnel soignant et les autres résidentes ainsi que le mal qu'elle
avait à s'habituer à cette nouvelle existence.
L'animal, bien
ancré dans la mémoire affective, préservée plus
longtemps chez les personnes âgées démentes, constitue un
outil thérapeutique puissant à condition de bien l'utiliser.
C'est-à-dire avec délicatesse et respect pour la personne qui se
confie et qui livre ainsi ses sentiments et ses émotions. Cette
activité de remémoration permet d'améliorer le sentiment
d'identité souvent déficitaire chez les personnes DTA. Le
souvenir de leur animal permet l'accès à d'autres souvenirs
liés à l'affect. Le fait de se raconter, de parler d'elles leur
redonne une identité.
Cette
identité qui selon M. Personne "doit permettre également une
différenciation avec autrui conduisant à un sentiment
d'être par lequel l'individu éprouve qu'il est un moi
différent des autres. Dans l'interaction elle cherche à
être acceptée et reconnue. L'acceptation de la différence
s'oppose alors aux systèmes normatifs" (systèmes normatifs
que l'on retrouve dans les institutions). (La désorientation sociale des
personnes âgées. Eres).
Cette notion de
continuité identitaire, la personne âgée démente la
retrouve dans la possibilité qui lui est offerte de parler de son
passé.
Pour preuve, Mme C qui ne
parlait jamais ou très rarement et qui a caressé Grower, un jour
où celui-ci a profité d'un moment d'inattention de ma part pour
aller la voir et lui donner sa patte. Cette résidente l'a regardé
avec un grand sourire puis m'a regardé et m'a demandé de quelle
race était Grower et son poids ! Après que je lui ai
répondu, un dialogue a eu lieu entre nous deux. Elle m'a parlé de
son chien, un Epagneul breton qu'elle avait ramené de Russie avec son
mari. Elle m'a ensuite parlé de son mari qui était Russe et
chasseur et de son décès.
Tout son discours
était parfaitement cohérent, malgré sa démence
avancée ses souvenirs étaient exacts. Cette résidente m'a
reparlé par la suite mais uniquement lorsque j'étais
accompagnée de Grower. Sans le chien je n'ai pas pu communiquer avec
elle ni attirer son attention. Grower dans ce cas était la seule
technique thérapeutique efficace. Elle se retranchait dans une
"identité défensive" qui résulte selon M.
Personne "d'une situation
où la personne se protège du monde extérieur parce qu'elle
ne peut plus se reconstruire avec ou contre lui." Preuve que la TFA
peut stimuler des personnes DTA en orientant leur attention vers des
intérêts adéquats ; dans ce cas c’était
la relation avec un animal.
2.3.3 L'animal agent de diversion
Selon Taillefer, inviter
une personne âgée agitée à évoquer
verbalement ses souvenirs constitue une porte d'entrée à une
communication significative entre celle-ci et l'intervenant. Pendant une
période de grande agitation, discuter de l'animal peut constituer un
élément de diversion pour la personne agitée. Cet auteur
appelle cette stratégie d'intervention "stratégie de diversion par réminiscence
autobiographique lors de réactions catastrophiques." (Stratégies
de diversions dans la gestion de l'agitation pathologique lors d'actes de soins
critiques chez la personne DTA. 3ème colloque de
psychogériatrie. Centre de Consultation et de Formation en
Psychogériatrie. St Hyacinthe, Québec,1997)
J'ai en effet pu
constater que la TFA peut être très utile pour gérer des
comportements d'angoisse chez les personnes âgées DTA. Grower m'a
facilité parfois l'approche de résidentes présentant ce
type de comportements. Dans ces situations je dirigeais volontairement Grower
vers ces personnes afin de susciter une réaction de leur part qui me
permettait de les approcher plus facilement sans augmenter leur angoisse.
Mme L qui venait
d'arriver dans la résidence était très opposante et
très agressive envers le personnel soignant qui se trouvait en
échec et stressé par son attitude. Elle mettait
systématiquement à la porte de sa chambre toute personne qui
osait s’y aventurer ! Dans un premier temps je l'ai rencontrée,
à la demande du personnel soignant mais sans le chien. A mon approche
son visage était fermé, très dur. Elle ne me regardait pas
et a refusé de me parler en me disant que je l'embêtais. Elle
était très agressive envers-moi et m'a renvoyée.
Quelques temps plus tard
je suis revenue avec Grower, elle était dans le salon, toujours dans la
même attitude défensive. Je ne me suis pas occupée d'elle,
Grower était à mes côtés sagement assis. Mme L l'a
regardé avec insistance, je lui ai demandé si elle voulait le
caresser ? Elle m'a regardé, m'a répondu "oui", son
visage s'est détendu. Elle a souri au chien qui s'était
approché d'elle puis m'a regardée et m'a souri. Elle a
caressé et regardé le chien pendant quelques minutes.
J'ai alors engagé
la conversation en lui demandant si elle avait eu des chiens, elle m'a
répondu "oui" très gentiment, elle était
métamorphosée, puis je me suis hasardée à lui poser
des questions sur elle afin de faire connaissance. Elle a accepté le
dialogue à mon grand étonnement. Elle n'était plus
opposante ni agressive, elle était heureuse, apaisée. Je n'ai
jamais plus eu de difficulté de communication par la suite avec Mme L
qui à chaque fois qu'elle me voyait avec ou sans Grower me faisait de
grands sourires ou m'appelait lorsque je passait avec Grower devant sa chambre.
Ses rapports avec le personnel soignant se sont aussi améliorés.
Que s'est-il passé
? Pourquoi un tel changement en si peu de temps ? Je pense que la
présence de Grower a rendu le milieu où elle se trouvait
subitement projetée plus rassurant. La présence du chien a
évité qu'elle ne se replie sur elle-même et ne coupe toute
communication avec son entourage.
Grower est devenu un
agent de diversion qui a favorisé une réponse affective et permis
de rediriger son attention vers l'extérieur. Il a joué le
rôle d'intermédiaire non menaçant permettant
d'établir une alliance entre Mme L et moi-même. Accompagnée
de Grower elle ne me considérait plus comme une menace pour elle.
Bonduelle et Joullin
expliquent ce type de résultat par le fait que les animaux à la
différence des êtres humains ne portent pas de jugement de valeur
(L'animal de compagnie. op. cité). Ils acceptent sans condition les
malades quel que soit leur état de santé ou d'infirmité.
Leur affection démonstrative et leur recherche de contacts suffisent
à sortir les personnes de leur isolement psychologique. J'ai
expérimenté ce changement d'attitude à mon égard
avec d'autres résidents. Il y avait alors modification de leur attitude
avec le chien puis avec moi et répercussion ensuite sur le personnel
soignant qui trouvait les résidentes plus agréables, plus
souriantes au fil des séances de TFA.
2.4 Relations avec les soignants et les
familles
2.4.1 Relations avec les soignants
Au début de
l'expérience le personnel soignant n'a pas pris mon travail de TFA au
sérieux. Il pensait que c'était sympathique pour les résidents.
Pour eux c'était une simple animation parmi d'autres. Au niveau de la
direction ils étaient un peu sceptiques sur les possibilités de
résultats.
Très rapidement
certains soignants ont remarqué l'intérêt des résidents
et m'ont fait part des remarques de certains d'entre eux après les
séances de TFA. Cependant je n'ai jamais pu avoir leur collaboration
totale. J'ai demandé à plusieurs occasions aux cadres infirmiers
de bien vouloir me dire ce qui se passait hors séances et s'ils avaient
enregistré des changements et de poser la question lors des
transmissions.
Les seules
réponses que j'ai pu avoir c'est qu'il y avait eu d'autres urgences et
qu'ils n'avaient pas eu le temps d'en parler entre eux ! Cependant quelques
soignants se sont intéressés à mon travail et m'ont
encouragée en me disant que cela faisait beaucoup de bien aux résidentes
et qu'elles allaient mieux après les après-midi de séance.
Ils ont
considéré la TFA comme une activité intéressante
pour la gestion des comportements perturbateurs chez les personnes
présentant une démence. Cette stratégie d'intervention
s'avère également préventive. Au niveau de la direction,
la directrice a très vite été convaincue du bien-fondé
des séances et m'a encouragée à continuer, Grower avait
droit à ses trois biscuits dans son bureau le soir après son
travail. Les résultats sont à ce point concluants qu'il a
été proposé d'inclure la TFA dans le projet de vie de
l'établissement.
2.4.2 -
Relations avec les familles
Je n'ai pas eu beaucoup
de contacts avec les familles, les séances de TFA ne correspondaient pas
avec les heures où les familles venaient voir leurs parents. Cependant
les familles que j'ai pu rencontrer m'ont toutes encouragée à
continuer. Au début elles pensaient qu'il s'agissait de simples
animations et je leur ai expliqué la différence de l'AAA et de la
TFA.
4ème
PARTIE : SYNTHESE
L'hypothèse
selon laquelle la présence d'un chien améliorerait la
communication et la socialisation des personnes âgées
démentes en institution est confirmée.
Ainsi après ces
trois mois d'observation on voit qu'au début de l'expérience
c'est d'abord et principalement avec le chien que les résidentes ont
communiqué. Puis, très rapidement, elles m'ont accordé
leur attention et m'ont acceptée en tant qu'interlocutrice.
Au vu de ces
résultats il apparaît pertinent d'utiliser l'animal pour
créer des liens de communication avec la personne qui souffre de DTA
afin d'interagir avec elle. Par l'intermédiaire du chien j'ai pu leur
offrir un contact non menaçant. La présence de Grower a
favorisé un contact avec la réalité, il a permis de capter
plus facilement leur attention et a facilité un climat de confiance.
D'autre
part pour Barnett et Quigley "ressentir le contact chaleureux de l'animal
contre son corps, son acceptation et son affection favorise un sentiment
d'assurance chez la personne confrontée à différentes
pertes." (Animals in long-term care facilities: A framework for programme
planning. 1984)
C'est ce que l'on peut
constater également au cours de cette recherche. Les personnes DTA se
sont senties libres de partager avec moi leurs souffrances, leurs angoisses,
leurs pertes ainsi que les difficultés qu'elles rencontraient dans leur
existence actuelle. La TFA leur a permis d'interagir entre elles. Elles ont pu
retrouver une conscience d'elles-mêmes et la capacité
d'interaction avec autrui qui sont deux critères prévalents pour
juger d'une qualité de vie minimale.
Selon
E Adam "la conscience de soi permet d'appréhender sa propre
réalité, de même que son rapport à l'environnement ;
la capacité de relation à autrui permet de jouer le jeu de la
sociabilité, au minimum tout au moins, puisque le sens de la vie est
lié en partie aux relations que chacun a avec ses semblables." (La
personne âgée et ses besoins, Ouvrage collectif sous la direction
de S. Lauzon et E. Adam. Ed. Erpi.1996)
Grower est devenu
"un catalyseur" qui a favorisé des changements positifs
recherchés dans le bien être émotionnel, physique et social
des résidentes dans le but d'améliorer leur qualité de
vie. Ces séances de TFA leur ont permis de sortir de la solitude, de
l'ennui, de l'insécurité et leur a donné un meilleur
moral, pour preuve les éclats de rire et les nombreuses plaisanteries
que j'ai pu constater. Elles ont contribué à redonner à
certaines résidentes une image positive d'elles-mêmes et un
sentiment d'utilité. Elles ont favorisé un travail de
mémorisation permettant l'émergence d'un sentiment identitaire
souvent très déficitaire chez elles.
A la fin du programme de
TFA les résidentes communiquaient davantage entre elles et les rapports
avec le personnel semblaient s'être améliorés. Les
soignants ont pu acquérir un regard nouveau sur les résidents en
prenant conscience de leur capacité à s'exprimer, à
communiquer.
Pour Vuillemenot "la TFA n'est pas un substitut à
d'autres thérapies mais peut être considérée comme
une forme de thérapie de la réalité où le chien
satisferait principalement deux besoins de base de l'être humain : d'une
part, le besoin d'aimer et d'être aimé et d'autre part, le besoin
de sentir que l'on vaut quelque chose pour soi-même et pour les
autres." (op. cité)
5ème
PARTIE : CONCLUSION
Ce travail auprès
de personnes réputées difficiles à vivre et peu
"intéressantes" m'a procuré un réel plaisir car
au fil des séances, elles montraient des capacités de
"reconnaissance" qui sur le plan du narcissisme du thérapeute
sont très importantes.
Cette étude ayant
été réalisée sur une courte durée a
montré une augmentation significative des interactions, mais la question
d'une étude plus approfondie se pose donc maintenant. Il faudrait
pouvoir utiliser d'autres techniques, en particulier des enregistrements
vidéo, qui permettraient l'élaboration d'une grille d'observation
fine des interactions qui peuvent se produirent au cours des séances tant
au niveau de la communication verbale que non verbale et qui libéreraient
un peu le thérapeute.
D'autre part, au cours de
cette étude j'ai pu approcher des résidents présentant une
DTA avancée et ce que j'ai observé m'a interpellée sur les
capacités que Grower pouvait révéler en eux. J'aimerais
par conséquent faire bénéficier ces personnes de cette
technique qui selon moi pourrait être un outil thérapeutique
efficace.
Les mécanismes de
la mémoire sont complexes et l'affectif est prépondérant.
Après tout l'acquisition du langage chez l'enfant ne se fait que lorsque
le contenant est "suffisamment bon". Il n'est pas impossible
qu'au-delà du mécanisme dégénératif,
d'autres mécanismes puissent venir enrayer au moins pendant un temps le
vécu de dépression qui est bien souvent présent dans la
vieillesse.
Toutefois, il ne faut pas
penser que la TFA soit une méthode "miracle". Elle ne marche
pas à tous les coups et la médiation animale n'en reste pas moins
qu'une médiation. En aucun cas l'animal ne saurait remplacer la
présence d'un psychologue ayant de solides acquis pour
interpréter et mettre en mot ce qui peut se passer entre la personne
âgée DTA et l'animal.
La TFA n'en est
qu'à ses balbutiements, les recherches sont peu nombreuses sur le sujet
et il serait dangereux d'en faire la thérapie par excellence, même
si celle-ci semble toutefois prometteuse.
RESUME
L'objectif de cette étude est de sortir du
"flou" empirique de la "Zoothérapie", que j'appelle
la Thérapie Facilitée par l'Animal (TFA), en m'appuyant sur des
observations cliniques. Le but et de dépasser la simple anecdote afin
d'établir des cadres théoriques et des méthodes de
références pour permettre une application scientifique.
Cette recherche a consisté à observer,
recueillir et analyser les interactions induites par la présence d'un
animal, un chien, auprès de personnes âgées démentes
institutionnalisées. L'expérience s'est déroulée
dans une institution pour personnes âgées atteintes de
démences de type Alzheimer (DTA) durant 3 mois à raison d'une
séance de deux heures un après-midi par semaine.
Les
résultats ont confirmé l'hypothèse selon laquelle la
présence du chien auprès de cette population favoriserait la
communication et la socialisation des personnes âgées DTA. Il serait intéressant
d'aller plus loin dans cette étude en l'appliquant à un
échantillon plus important et en utilisant une méthode
d'observation plus fine telle que la vidéo afin de pouvoir analyser plus
finement toutes les interactions qui peuvent se produire.
Mots clés : Thérapie
Assistée par l'animal (TFA) – Personnes âgées –
Démences type Alzheimer (DTA) – Chien.
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Psychogériatrie. St Hyacinthe, Québec. 1997
ANNEXES
Séance de TFA du 15.05.2004
Il
est 14 heures 30, j'arrive à la maison de retraite. Grower est ravi, il
est pressé de rentrer et d'aller saluer les résidentes. Il me
tire littéralement vers la porte d'entrée de la résidence
en poussant de petits gémissements car il trouve que je ne vais pas
assez vite. Une fois dans la résidence il se dirige vers le salon mais
je le ramène doucement vers le bureau de la psychologue. Je voudrais
vérifier quelque chose. En effet depuis deux visites j'ai comme
l'impression que certains résidents DTA reconnaissent le chien et me
reconnaissent également et comme cela m'étonne je veux en avoir
le "cœur net". La psychologue a elle-même constaté
que ces résidentes demandaient si le chien aller revenir ce qui l'a
également surprise. Certaines d'entre elles ne se souviennent plus des
membres de leur famille.
Je
laisse donc Grower avec la psychologue et je me rends seule au salon.
Les
résidentes sont assises en silence dans le salon. La TV est
allumée mais personne ne la regarde. Elles ont un air triste. Elles
semblent s'ennuyer.
J'entre
et je salue les résidentes.
Mme P :
vous ne venez pas avec votre chien aujourd'hui ?
Psychologue stagiaire : si, je vais le chercher dans quelques instants.
Vous souvenez-vous de quelle couleur est mon chien ?
Mme P : il
a une belle couverture (elle fait comme si elle caressait le chien)
Psychologue stagiaire: oui, de quelle couleur ?
Mme P : oh, je ne m'en souviens plus !
Mme V : il
est beige
Psychologue stagiaire : oui, c'est bien cela et comment s'appelle-t-il ?
Mme P : il
a un drôle de nom
Psychologue stagiaire : oui, il s'appelle Grower
Mme P :
oui, vous nous avez raconté pourquoi vous l'appelez comme ça.
Mme A, qui
est assise un peu plus loin dans le salon, dans un fauteuil roulant, prend part
à la conversation spontanément : oui, il est très gentil
le chien.
Psychologue stagiaire: comment est-il ?
Mme A : je
ne sais pas.
Toutes
les résidentes présentes dans le salon attendent maintenant avec
impatience l'arrivée de Grower. Je pars le chercher.
Lorsque
j'arrive avec le chien : tous s'exclament : Ah, le revoilà !
Toutes
le regardent et sourient. Les résidentes s'animent et appellent le
chien.
Dans
un premier temps Grower fait le tour du salon, je le tiens en laisse. Il salue
les résidentes une à une.
Une
petite lèche par-ci, un gros câlin par-là.
Il
s'assoit face à une résidente et pose sa tête sur ses
genoux. Il lui donne sa patte ce qui déclenche automatiquement un large
sourire et illumine le regard de cette dame. C'est alors un long échange
silencieux qui se produit entre la résidente et le chien. Elle ne dira
rien mais l'instant est important pour elle. Je n'interviens pas, je sens que
ce n'est pas la peine.
Ensuite
Grower va voir une autre résidente. Il lui donne sa patte. Elle la prend
dans sa main et caresse le chien en le complimentant sur sa beauté et sa
gentillesse.
Les
autres résidentes s'impatientent un peu et l'appellent, Grower est
très demandé, je dis aux résidentes qu'il va toutes venir
les voir.
Toutes
s'agitent sur leur chaise, sauf une Mme S qui m'a dit ne pas aimer les chiens.
Toutes
ont un petit mot gentil lorsqu'il arrive à elle : "tu es
beau", "il a une belle couleur", "il est gentil",
"comment tu t'appelles ?".
Mme
P le caresse.
Une
discussion s'engage spontanément entre quatre résidentes sur les
bergers allemands. Elles me demandent mon avis. Pendant cette séance
d'autres résidentes parleront des chats, également de
façon spontanée, entre-elles.
Grower
s'approche ensuite de Mme D pour se faire caresser, il lui donne sa
patte, elle s'adresse alors à moi et me dit :
"Ah
! Vous voyez, je lui plais hein ! Nous devenons amis." "Comment
s'appelle-t-il ?"
Psychologue
stagiaire: Grower
Mme
D : Ah ! on va essayer de s'en
souvenir.
Pendant
ce temps, Mme A s'adresse à la psychologue qui est
présente et lui dit ": il est obéissant comme tout."
Mme
A tente depuis quelques minutes
d'attirer l'attention du chien qui est très occupé et ne fait pas
attention à elle. Elle est assise dans une chaise roulante et ne peut
pas se déplacer toute seule alors elle fait beaucoup de bruits pour se
faire remarquer. "wou-wou, wou-wou."
Elle
demande "c'est Toupie ?" Puis dit : "viens chien chien".
Très triste elle dit "je lui dis coucou, il comprend pas !"
Elle le regarde et d'un air admiratif elle dit aux personnes près d'elle
: "il a de l'allure, il a du répondant quand on lui parle".
Je m'approche d'elle avec Grower. Elle a un large sourire et
lui dit "tu es beau et un grand chien." Grower lui lèche la
main. Elle rit et dit : "il m'a léché la main." Elle
montre sa main et paraît heureuse de cette marque d'affection du chien,
elle en est très fière.
Mme V pendant ce temps est restée très silencieuse sur sa
chaise. Elle regarde le chien. Elle sourit, alors qu'avant la visite du chien
elle avait l'air très triste. Maintenant elle est épanouie. Elle
me parle de ses chats et de son enfance. "Mes parents avaient des chiens.
Mon mari et moi nous habitions à Paris et il était impossible
d'avoir des chiens. Nous avions un chat…." Elle va me parler
longuement d'épisodes de sa vie.
Dans
la deuxième partie de la visite j'ai pris l'habitude de laisser Grower
plus libre. Tout en le surveillant afin d'éviter tout incident.
Je
confie la laisse à Mme P qui est très fière d'avoir
le chien. Elle me redemande son nom.
Deux
dames me parlent spontanément de leur chien. L'une d'entre-elle me
raconte qu'à la mort de son chien elle a eu tellement de chagrin
"qu'elle se laissait aller". Elle me dit qu'elle en a soudain pris
conscience et s'est ressaisie en pensant à son fils.
Pendant
ce temps, Mme P se promène avec le chien dans le salon. Elle lui
dit "tu viens avec moi ?" Elle s'adresse aux résidentes
"regardez mon toutou comme il est beau." "Regardez le bon toutou
que j'ai."
Elle
l'amène à Mme A, et toujours en s'adressant au chien
"quand tu viendras je te donnerai des bonbons". "Regardez le bon
toutou que j'ai."
Et s'adressant à moi : "mais il
m'obéit à moi aussi, il obéit."
Mme D
: mais c'est pas votre toutou ! Pourquoi vous dites que c'est votre toutou ?
Que va dire sa maîtresse ?
Mme P :
c'est pas le vôtre non plus. Vous ne lui plaisez pas !
(Ce genre de scène entre ces deux résidentes
se reproduira à chaque visite.)
Grower donne
spontanément la patte à Mme P.
Mme D : et
il vous donne la patte !
Toutes les résidentes sont
étonnées et ravies du geste du chien.
Mme P
très fière veut alors l'embrasser mais Grower n'a pas envie
d'autant de familiarité. Il repousse doucement sa tête vers
l'arrière tout en lui laissant sa patte.
Puis Mme P confie la laisse du chien à Mme
C qui va le promener un petit moment en chantonnant.
Je vais ensuite proposer à Mme A de faire une
promenade avec le chien.
Mme A : oh
! oui, je l'aime ! Puis elle s'adresse directement au chien : "de la
façon dont tu me regardes, je sais que tu m'aimes aussi."
Toute
la séance va se passer ainsi. Avec beaucoup de joie et de rires.
Beaucoup d'échanges entre les résidentes, entre les résidentes
et moi-même. Il y a aussi des apartés entre les résidentes
et le chien qui sont très touchants. Sur 14 résidentes
présentent au salon, 10 se sont intéressées au chien, les
autres somnolent. Il est 15 heures 30, Grower se couche à mes
côtés. Il ignore les appels. Il est temps de le ramener au calme.
Je prends congé des dames du salon et leur donne rendez-vous pour la
semaine prochaine.
La
prise de congé est ritualisée, tout comme le début de la
séance. J'annonce le départ de Grower et je fais le tour du salon
avec lui afin que chacune puisse lui dire au revoir. Puis je prends rendez-vous
avec les résidentes pour la semaine prochaine. Alors que je suis
déjà sortie du salon, j'entends quelques résidentes
continuer à parler entre elles du chien et vanter sa gentillesse et sa
beauté.
Séance de TFA du 15.04.2004
Dans
le salon tout le monde dort dans son fauteuil, la télévision est
allumée.
Je
rentre avec mon chien Grower.
Mme
V est assise sur sa chaise. Elle ne
dort pas, elle a la tête baissée, elle a l'air très triste.
Elle me regarde à peine lorsque je lui dis bonjour et reste silencieuse.
L'arrivée
du chien réveille les résidents. Mme P, Mme D et Mme B
accaparent littéralement le chien dès son entrée dans la
salle. Elles le caressent, elles sourient et s'adressent à moi :
Mme
D : il est gentil ce chien.
Mme
P : ça fait mal au cœur
quand on les perd.
Elle
s'adresse au chien : viens mon chien, chien. Tu viens me dire bonjour ? Tu veux
venir avec moi ?
Elle
se baisse et cherche à l'attirer vers elle, puis s'adressant à
moi : regardez, il vient vers moi! Dire que j'ai perdu ma chienne.
Ensuite,
elle prend la tête du chien et l'embrasse.
Grower
se laisse faire, bien qu'un peu distant. Il n'a pas l'habitude que des
personnes étrangères lui marquent un tel intérêt.
Mme
V est toujours silencieuse sur sa
chaise, elle regarde le chien mais n'approche pas.
Je
m'assois au milieu des résidentes pour faire connaissance avec elles.
Mme
C qui parle très rarement
(selon les soignants) caresse Grower, elle a un grand sourire et me dit qu'elle
avait eu des chiens.
Une
autre résidente a un grand sourire, elle commence à me parler de
Grower en me demandant qu'elle est sa race et son poids puis me parle de son
chien, un épagneul breton qu'elle a ramené de Russie. Elle me
parle alors de son mari qui était Russe et qui est
décédé.
Mme
B qui est très agitée
d'habitude avec des hallucinations… est assise dans son fauteuil ;
elle ne s'occupe jamais de ce qui l'entoure. Lorsqu'elle voit Grower elle
sourit et son regard semble s'illuminer. Elle tend les mains vers Grower et se
soulève de sur son fauteuil, le corps en avant. Grower s'approche
d'elle. Mme B le caresse avec beaucoup de bonheur. Grower et elle se
regardent yeux dans les yeux pendant quelques minutes. Il n'y a aucune parole
de prononcée mais la communication passe entre eux deux.
Je
confie la laisse à Mme J qui en a tellement envie. Elle tient
Grower et chantonne puis s'adressant au chien elle lui demande : "donne la
patte !", ce que Grower fait bien volontiers. Mme J lui donne alors un
gâteau. Mme CH qui est assise de l'autre côté du
salon et qui le regardait depuis quelques instants, se lève et viens
caresser Grower. Elle sourit et lui parle tendrement : "tu es beau",
"tu es un bon chien."
Mme
A appelle le chien à son tour
"chien, chien", avec beaucoup d'insistance. Comme elle est en
fauteuil roulant et ne peut pas se déplacer, je lui amène Grower.
Elle le caresse, elle est toute souriante. Elle rayonne de joie et dit au chien
: "tu es gentil."
Mme
Ch reviens vers Grower et lui demande : "donne ta patte !".
Mme
A s'adresse alors aussi à
Grower et lui dit "donne moi ta patte aussi !"
Grower,
très patient, accepte gentiment de donner sa patte.
Mme
D se lève à son tour
et s'approche du chien pour le caresser, elle l'appelle. Son visage est
épanoui, elle sourit.
Pendant
ce temps, Mme M me parle de ses chiens et de son mari qui était
chasseur: "qu'est-ce qu'il est mignon, il est gentil."
Un
peu plus tard alors que je passe dans le couloir avec Grower, Mme M qui
m'avait parlé de ses chiens me fait signe d'entrer dans sa chambre. Elle
me parle des problèmes qu'elle rencontre dans sa vie à la
résidence. Elle me parle de son dernier chien, un petit
"bâtard" qu'elle a dû faire euthanasier car il souffrait
de diabète. Elle me dit qu'elle a eu beaucoup de chagrin.
Je
vais ensuite amener Grower à Mme B qui est aveugle et attend sans
rien dire cet instant. Elle sourit, caresse longuement Grower, qui lui a
donné sa patte. Mme B me parle de son chien et de sa peine de ne
plus l'avoir avec elle.
Mme
L qui vient d'arriver à la
maison de retraite est très opposante, très agressive, son visage
est fermé, elle ne regarde personne. Lorsque je lui ai fait passer un
MMS, quelques instants avant la venue du chien, elle a refusé de me
parler et me disant que je l'embêtais. Maintenant elle regarde le chien
avec insistance. Je me hasarde à lui demander si elle veut le caresser ?
Elle me répond "oui", son visage s'illumine. Elle sourit au
chien puis me sourit. Elle prend spontanément la laisse du chien et va
la garder longtemps. Grower reste assis sagement à ses
côtés et de temps en temps lui fait une petite "lèche"
sur la main.
Je
lui demande si elle avait des chiens ? Elle me regarde et me répond
gentiment "oui, j'en avais". Je lui demande de quelle race ?
Mme
L : de différentes races.
Maintenant
elle répond à toutes mes questions. Elle n'est plus opposante, ni
agressive. Elle est heureuse et apaisée.
Après
environ 10 minutes je vais être obligée de lui demander la
permission de reprendre la laisse du chien. Très gentiment elle me
redonne la laisse. Elle est transformée et souriante.
Mme
V s'est approchée de Grower,
elle le caresse longtemps. Elle sourit. Elle me parle de ses chats et de son
mari.
La
séance est terminée, je dis au revoir aux résidentes en
faisant le tour du salon avec Grower.
Mme
A, alors que je suis sortie du salon
et que par conséquent elle ne voit plus Grower, s'adresse à la
psychologue et lui dit "qu'est-ce qu'il est gentil ce chien et si
beau."
Séance du 15 mars 2004
Les
résidentes sont très calmes et semblent s'ennuyer. Elles ne
parlent pas entre elles.
Je
rentre dans le salon, sans Grower. Mme P, D et V me demandent si le
chien va venir.
Je
leur dis que je vais revenir dans l'après-midi avec Grower.
Les
résidentes sont très impatientes de le voir. Je suis venue
plusieurs fois dans le salon et à chaque fois la même demande :
"quand le chien vient-il ?".
Puis
à 15 heures j'arrive avec Grower. J'entends alors : "Ah ! le
voilà !". Toutes ont le sourire.
J'approche
de Mme F avec Grower. Elle a un large sourire. Grower met
spontanément sa tête sur ses genoux et la regarde avec beaucoup de
tendresse et de douceur.
Mme
F en me regardant, me dit :" il
me reconnaît." Elle en est toute heureuse.
Dans
l'après-midi, une aide soignante me dira qu'elle a remarqué
combien Mme F était heureuse de voir le chien : "cela se voyait sur
son visage et dans ses yeux", me dira-t-elle.
Grower
fait ensuite le tour du salon pour aller dire bonjour aux résidentes une
à une. Toutes sont très impatientes que le chien arrive vers
elle. Elles tiennent à peine en place sur leur chaise
Mme
A appelle : "chien, chien,
viens."
Grower
lui lèche la main : "oh ! il me lèche les mains." Elle
a un grand sourire et montre sa main à tout le monde. Elle rit.
Mme
D lui répond : "il est
beau, il est doux."
Mme
V qui avant que je vienne avec
Grower était silencieuse dans son fauteuil, rit elle aussi.
Grower
la regarde, Mme V me dit : "il me regarde !".
Je
lui demande ce que cela lui fait qu'il la regarde, elle me répond :
"ça me fait plaisir, plus personne ne me regarde !".
Plus
tard dans l'après-midi elle va même faire de l'humour : "on
voit que c'est un chien malheureux, il est maltraité !" Elle rit
à nouveau, maintenant son visage rayonne elle est détendue.
Deux
autres résidentes plaisantent entre elles au sujet de Grower tout en le
caressant tour à tour. Deux autres résidentes vont venir se
joindre à ce petit groupe. Grower est au milieu d'elle et donne sa patte
tantôt à l'une tantôt à l'autre. Fait une petite
lèche par-ci, par-là. Les sourires sont sur tous les visages. Mme
Ch dit : "il ne lui manque que la parole !".
Mme
V : "on dirait qu'il sourit
!".
Dans
le salon, c'est la joie et les rires.
Mme
D s'approche derrière Mme
P et lui cache les yeux : "y a plus de chien !" Tous
éclatent de rire.
Mme
P : s'adresse au chien : "tu es
beau."
Deux
autres résidentes me demandent son nom.
Les
aides-soignantes qui passent de temps en temps sont surprises. Elles n'ont
jamais vu les résidentes aussi joyeuses. Il y a beaucoup d'éclats
de rire.
Les
quelques familles présentent sont également
étonnées. Tous regardent la scène.
Deux
familles me diront un peu plus tard dans l'après-midi leur bonheur qu'un
chien puisse venir rendre visite aux résidentes.
"Cela leur apporte
tellement de bonheur" me dira
l'une d'elles.