L’ANOREXIE
Travail réalisé par Alain
Charpilloz et Claire Doerig (Suisse)
dans le cadre de la formation à
la relation d'aide avec Jacques Poujol et Cosette Fébrissy
TABLE DES MATIERES
1.
Introduction
2.
Evolution
Historique
2.1.
Historique
de l’anorexie mentale
2.2.
Historique de la boulimie
3.
Classification
3.1.
Critères
de diagnostic de l’anorexie mentale
3.2.
Critères
de diagnostic de la boulimie
4.
Sémiologie
4.1.
Anorexie
mentale
4.2.
La
boulimie
4.3.
Les
relations entre l’anorexie mentale et la boulimie
4.4.
Symptômes
communs
4.5.
Exemples
5.
Evolution
5.1.
Complications
somatiques et mortalité
5.2.
Conséquence
pour la vie sociale
6.
Les
causes de dysfonctionnement
7.
Epidémiologie
7.1.
De
l’anorexie mentale
7.2.
De
la boulimie
8.
Les
dysorexies en occident
9.
Le
corps et la religion
10.
Thérapies
11.
Conclusion
Bibliographie
1. INTRODUCTION
Anorexie mentale et boulimie semblent
actuellement se répandre parmi la jeunesse surtout féminine avec
une vitesse effarante. Selon des études récentes faites dans des
écoles suisses il y aurait actuellement plusieurs élèves
par classe souffrant d’un trouble de l’alimentation parmi des
jeunes entre 14 et 19 ans. Le phénomène est avant tout
présent parmi des étudiants fréquentant une école
supérieure (gymnase ou collège) et il semble que réussite
et minceur se conjuguent de plus en plus ensemble.
Même si, vu de loin, le
désir de recherche d’un corps mince à l’extrême
et parfait peut à prime abord sembler
légitime et anodin, n’oublions pas que ce désir peut, pour
certains, prendre une telle ampleur, qu’il devient incontrôlable
entraînant ainsi sa victime dans un tourbillon d’autodestruction et
de souffrance, pouvant avoir la mort comme conséquence.
Vouloir réduire le
problème aux seuls critères de désir de minceur et de
réussite serait néanmoins trop simplifier la problématique
concernant les troubles des conduites alimentaires en général et
ceux de l’anorexie mentale et de la boulimie en particulier.
Afin de pouvoir mieux
comprendre l’évolution actuelle du syndrome, commençons par
jeter un regard dans le passé.
2. EVOLUTION HISTORIQUE
2.1. Historique de l’anorexie mentale
Contrairement à ce que
l’on pourrait penser, il ne s’agit pas de maladie ou de
phénomène nouveau. En effet un moine, la tenant pour miraculeuse,
transmet l’histoire d’une jeune fille vivant au 9e
siècle en Bavière.
Sa description permet de
découvrir plusieurs signes cardinaux de l’anorexie mentale
précédée par une période de boulimie.
En outre, l’histoire
d’un jeune prince vivant au 11e siècle en Iran qui se
meurt de ne plus consentir à se nourrir nous est rapportée par
Avicenne, médecin, philosophe et mystique arabo-islamique dans son canon
de médecine. Son histoire est considérée, sur le plan
historique, comme étant la première concernant l’anorexie
mentale.
Des travaux laissés par
Robert Whytt (1714-1766), professeur de médecine à Edinburgh et
de Morton permettent de supposer l’existence de l’anorexie mentale
en Angleterre au 18e siècle
On trouve également du
5e au 16e siècle, essentiellement dans la
littérature théologique, des cas de jeunes filles jeûnant
jusqu’au refus alimentaire complet ce qui était
régulièrement considéré soit comme un signe
d’élection divine soit de possession démoniaque ! En
Italie on trouve entre le 13e et le 16e siècle un
nombre non négligeable de femmes présentant un comportement
anorexique qui ont par la suite été canonisé. Selon Bell,
le modèle anorectico-religieux connaît son apogée vers
l’an 1500. Suite à une méfiance grandissante envers les
anorexiques suspectées d’hérétisme, la sainte
devient progressivement avant tout une femme qui souffre et le modèle
anorexique est peu à peu abandonné dans le chemin qui mène
à la sainteté.
Du 16e au 18e
siècle les cas de refus alimentaire continuent à être
expliqués par le surnaturel mais des médecins
s’intéressent de plus en plus aux jeûneuses et commencent
à leur consacrer des travaux. Ceux-ci s’étendent surtout
sur la durée du jeûne, la question préoccupante de
l’époque étant de savoir si on peut jeûner indéfiniment.
Dans un premier temps Lasègue (France) et Gull (Angleterre) se mettent
d’accord sur une origine psychogénétique.
L’hystérie étant alors à la mode, ils nomment le
syndrome «Anorexie hystérique» (Lasègue) ou Apepsie
histerica (Gull). Ensuite, d’autres insisteront sur l’origine
psychique du fait que les patients ne souffrent pas d’un manque
d’appétit, mais d’un trouble de la perception de leur corps.
L’importance de l’attitude de l’entourage, notamment des
médecins et de la famille, sera également soulignée.
Dans une 2e phase l’accent sera mis sur
une origine endocrinienne, notamment par Simmonds qui découvre en 1914
la cachexie hypophysaire. L’évidence de
l’inefficacité des traitements hormonaux d’un
côté et les succès thérapeutiques obtenus par des
psychiatres utilisant l’isolement et la séparation d’avec la
famille de l’autre, amènent vers la fin de l’ère
organiciste même si les recherches dans ce domaine sont encore
aujourd’hui faites par certains espérant un jour trouver la preuve
de l’origine endocrinienne de l’anorexie mentale.
Dans la 3e phase le
retour se fera en force vers la conception psychologique, conception qui
n’a jamais été abandonné par les psychiatres, leurs
efforts visant à la compréhension du syndrome n’ayant
jamais été abandonné même pendant la phase
endocrinienne. Leurs efforts permettent à d’autres de poursuivre
leurs recherches pendant les décennies suivantes. Ainsi des tentatives
d’explications psychopathologiques approfondis, se basant pour la plupart
sur le modèle de la névrose, sont faites avant 1960. Après
cette date les écrits sur la question se multiplient, le diagnostic se
précise et on distingue entre anorexie primaire et anorexie secondaire.
Gilles de la Tourette (1908)
fait les premières tentatives pour séparer l’anorexie
mentale primaire de l’anorexie secondaire. Il insiste sur l’origine
psychique de la première et sur le fait que les patients ne souffrent
pas d’un manque d’appétit, mais refusent la nourriture et
présentent un trouble de la perception de leur corps.
Janet (1903) décrit ses
observations concernant Nadia chez qui elle observe l’obsession de la
honte du corps. L’embonpoint
n’est pas considéré seulement du point de vue de la
coquetterie, il présente aux yeux de la malade quelque chose
d’immoral ; la honte s’étend à l’acte de
manger. Janet classe
l’anorexie mentale dans les
troubles de l’alimentation d’origine névropathique. L’anorexie secondaire est
rattachée à une psychopathologie sous-jacente comme
l’hystérie, un délire d’empoisonnement ou une
dépression grave.
Par la suite d’autres
travaux tentent de préciser l’organisation structurale de la
maladie. Les méthodes thérapeutiques se diversifient et
commencent à faire appel à la systémique, à la
psychanalyse, à l’approche comportementale. Même si on peut
d’un côté se réjouir de la diversité des
approches et penser qu’ils sont de nature à adapter le traitement
à chaque problématique individuelle, il est toutefois regrettable
qu’il puisse de l’autre côté en résulter une
certaine impression de confusion et même de travaux contradictoires.
2.2. Historique de la
boulimie
Au 19e
siècle le New Dictionnaire of
Médical Science donne la définition suivante au terme
Boulimie = Faim de Bœuf (de Bœuf et faim) donc un appétit féroce. Il semble exister un
certain consensus autour du caractère moderne du syndrome boulimie bien
que certains auteurs cherchent à trouver des cas de boulimie dans la
littérature médicale des siècles derniers.
Les quatre cas mis en avant
par Janet (1903) pour soutenir l’idée de l’existence de la
boulimie dans les siècles précédant ne permettent
toutefois pas le diagnostic de boulimie primaire comme on la rencontre
aujourd’hui. Chacun des cas présentant un état
psychopathologique particulier et étant accompagné d’autres
symptômes psychopathologiques. Ces recherches permettent de conclure que
le syndrome est bien plus fréquent aujourd’hui qu’au
siècle passé.
On trouve néanmoins une
définition de la boulimie par Blachez (1869) qui en fait une distinction
nette d’avec d’autres besoins d’augmentation alimentaire
liés à la croissance, à l’adolescence, à un
ver solitaire, etc. précisant que chez les boulimiques, la nourriture
devenait une préoccupation première et obsessionnelle et
décrivant également un état de torpeur suivant
l'accès boulimique. Il en faisait donc déjà un
symptôme particulier.
Pour retrouver des traces de
la boulimie avant le 19e siècle Stein (1988) cite le Dictionnaire Médical de James
(1743) ou le terme boulimus est discuté. On y trouve une
description détaillée des symptômes ainsi qu’une
proposition des diagnostics différentiels et des principes thérapeutiques.
James s’y réfère également au médecin grec
Galien qui décrivait une grande faim caractérisée par des
prises d’aliments à intervalles courts qu’il rapportait à
une pathologie digestive.
Il est également fait
mention de la boulimie dans le dictionnaire
médical de Quincy (1726) ainsi que dans le Physical Dictionary de Blankaart (1708) ce qui représente
les plus anciennes références anglaises.
Stein conclut en affirmant que
ce concept a sûrement plus de 100 ans d’existence. Il
reconnaît cependant qu’avant une époque récente la
boulimie était considérée comme un symptôme plus que
comme un syndrome à part entière. Cette précision est
capitale. Gardons-nous d’assimiler trop facilement l’hyperphagie
accompagnée de vomissements à la boulimie. Ou alors il faudrait
admettre que les romains célèbres pour leurs orgies
entrecoupées de vomissements provoqués étaient
déjà des boulimiques.
Il semble donc que les cas
anciens de boulimie ne correspondent pas au syndrome boulimique actuel, ce qui
confirme plutôt l’hypothèse d’un trouble récent
sur lequel les facteurs socioculturels ont pu avoir un impact.
En conclusion
Il peut être dit que les
descriptions des cas anciens d’anorexie ayant été
décrit dans un contexte différent de celui de notre
médecine moderne ne permettent pas de porter un diagnostic certain. Ceci
du fait qu’actuellement le diagnostic d’anorexie mentale
n’est posé qu’en présence d’un faisceau
d’arguments et en éliminant les diagnostics différentiels.
La
question est plus facile à régler pour la boulimie dans la mesure
où les cas anciens de comportement boulimique ne réunissent
manifestement pas les critères cliniques actuels du syndrome.
3. CLASSIFICATION
Il serait erroné de
vouloir classer simplement en anorexie et boulimie des désordres
alimentaires étant étroitement liés l’un à
l’autre.
Dans la classification
officielle de l’OMS, le CIM 10 (Classification Internationale des
Maladies, 1987) anorexie et boulimie sont classés dans les syndromes
comportementaux et troubles mentaux associés à un
dérèglement des fonctions physiologiques ou à des
perturbations hormonales.
Dans la classification la plus
utilisée, le DSM III (Diagnostic and Statistical Manual of Mental
Disorders) et dans sa forme révisée le DSM-III-R,
l’anorexie mentale et la boulimie sont décrites parmi les troubles
apparaissant habituellement dans l’enfance et l’adolescence,
à la section des troubles alimentaires ensemble avec d’autres
troubles. Dans le DSM-IV (1994) figure un chapitre individuel pour les
désordres alimentaires où sont présentées
l’anorexie et la boulimie.
3.1. Critères
de diagnostic de l’anorexie mentale
Les critères du DSM-III
Selon
le DSM III le diagnostic réclame la réunion de cinq
critères :
1.
Peur intense de devenir obèse qui ne diminue
pas avec la progression de l’amaigrissement
2.
Perturbation de l’image du corps, par exemple se
sentir grosse même en cas d’émaciation
3.
Perte de poids d’au moins 25 % du poids initial
ou avant 18 ans la perte de poids à partir du poids initial
additionné au gain de poids escompté selon les courbes de
croissance représente un total de 25 %.
4.
Refus de
maintenir un poids supérieur au poids minimal normal pour
l’âge et la taille
5.
Absence de maladie physique identifiée qui
pourrait expliquer la perte de poids
Les critères du DSM-III-R
1.
Refus de maintenir un poids corporel supérieur
au poids minimal normal pour l’âge et la taille, par exemple, perte
de poids maintenant un poids inférieur à la normale de 15 %. Incapacité
de prendre du poids pendant la période de croissance résultant en
un poids inférieur à 15 %
de la norme correspondant à l’âge et à la
taille.
2.
Peur intense d’avoir à prendre du poids
ou de devenir grosse, même si le poids est inférieur à la
normale
3.
Perturbation de l’image du corps, par exemple,
la personne dit se sentir grosse
même si elle est très amaigrie ou elle croit que certaines parties
de son corps sont grosses, alors qu’elles sont, à
l’évidence, maigres
4.
Chez les femmes, absence d’au moins trois cycles
menstruels consécutifs attendus (aménorrhée primaire ou
secondaire)
Les critères du DSM-IV
Seul le critère 3 est modifié,
défini comme une perturbation du vécu du poids ou de
l’aspect du corps, son influence excessive sur l’estime de soi ou
un déni de la gravité de l’amaigrissement.
Deux types d’anorexie
sont décrits :
·
le type
restrictif, où le sujet ne s’engage pas régulièrement
dans des comportements boulimiques ou dans des conduites compensatoires
(vomissements, usage de laxatifs, de diurétiques ou de lavements) et
·
Le type
caractérisé par des comportements boulimiques et compensatoires
réguliers (binge-eating/purging type).
3.2. Critères
de diagnostic de la boulimie
Les critères de Russell
1. Les patients souffrent d’envie intense et
irrépressible de se suralimenter
2. Ils cherchent à éviter la prise de poids
en provoquant des vomissements et/ou en abusant de laxatifs
3. Ils éprouvent une peur morbide de devenir gros
Les critères du CIM 10
1.
Boulimia
nervosa. Le sujet se fixe un seuil de poids très précis, bien
au-dessous du poids normal et a souvent des antécédents
d’anorexie mentale
2.
Boulimie
du poids normal. Les patients ont plus fréquemment un poids normal ou excessif.
Trouble plus fréquent et moins spécifique.
3. Hyperphagie associée
à d’autres perturbations psychologiques caractérisées
par des excès alimentaires survenants à la suite de stress et
entraînant une obésité.
Les critères du DSM-III
1. Episodes répétés
d’accès boulimiques (consommation rapide d’une grande
quantité de nourriture en un temps limité habituellement moins de
2 heures)
2. Au moins trois des manifestations suivantes : A consommation de nourriture hautement
calorique, d’ingestion facile, durant un accès, B ingestion en cachette durant les
accès, C fin des accès
par des douleurs abdominaux ou un endormissement, une interruption
extérieure ou des vomissements provoqués ou l’usage de
laxatifs ou de diurétiques, De fréquentes fluctuations
pondérales supérieures à 4,5 kg, dues à
l’alternance des excès boulimiques et des jeûnes
3. Conscience du caractère anormal des conduites
alimentaires et crainte de ne pouvoir arrêter volontairement
4. Humeur dépressive et
autodépréciation après les accès
5. Les épisodes boulimiques ne sont pas dus
à une anorexie mentale ou à un autre trouble physique
identifié
Les critères du DSM-III-R
Ces critères plus stricts introduisent un
critère quantitatif et un critère psychopathologique, la
préoccupation morbide pour le poids et la forme du corps. Ils autorisent
un diagnostic simultané d’anorexie mentale.
1. Des épisodes répétés
d’accès de suralimentation (consommation rapide d’une grande
quantité de nourriture dans un temps limité, habituellement moins
de 2 heures)
2. Durant les accès, peur de ne pas être
capable de s’arrêter de manger
3. Régulièrement, vomissement
provoqué, usage de laxatifs, régime sévère ou
jeûne ou exercices physiques intensifs pour contrebalancer les effets des
accès boulimiques
4. Une moyenne minimale de 2 accès boulimiques par semaine pendant au moins
3 mois
5. Préoccupation excessive et persistante
concernant le poids et les formes du corps
Les critères du DSM-IV
1. Episodes répétés de
suralimentation avec sentiments de perte de contrôle
2. Comportements inappropriés
d’évitement de la prise du poids (vomissements, usage de laxatifs,
de diurétiques, de lavement, jeûne, exercices physiques excessifs
3. Les accès boulimiques et les comportements
compensatoires se répètent en moyenne au moins deux fois par
semaine depuis trois mois
4. L’auto-évaluation est influencée
à l’excès par l’aspect et le poids du corps
5. Le trouble ne survient pas exclusivement pendant des
épisodes d’anorexie mentale.
Deux
types sont définis, celui caractérisé par un recours
régulier aux vomissements, laxatifs, diurétiques ou lavements
(purging type) et celui où priment le jeûne ou les exercices
excessifs (nonpurging type)
4. SEMIOLOGIE
L’anorexie mentale et la boulimie partagent
d’une part une sémiologie commune centrée sur les
préoccupations concernant le poids et la forme du corps résultant
dans des conduites extrêmes de contrôle du poids et d’autre
part une dynamique pathogène exprimant le pouvoir organisateur des
symptômes qui conduit à figer l’évolution dans un
cadre rigide.
4.1. Anorexie
mentale
Après un début peu
spécifique, la symptomatologie anorectique va graduellement se
préciser et s’uniformiser avec la progression de la perte de poids
pour aboutir à un syndrome étonnamment
stéréotypé.
Le début
L’anorexie mentale commence le plus
fréquemment entre 14 et 17 ans (Russell 1985). Le début est
habituellement insidieux et apparemment banal : l’adolescente se
sent grosse et décide de suivre un régime que la plupart
justifient par une prise de poids et les moqueries qu’elle leur a
attirées. En fait, quelques-unes seulement ont un excès de poids
qui reste en général très modéré alors que
les critiques dont elles se plaignent ne sont en général que des
taquineries anodines que suscitent souvent à cet âge les
changements corporels (Bruch, 1978).
Ces adolescentes paraissent ne pas tolérer
les modifications corporelles induites par la puberté,
l’augmentation du tissu adipeux et l’apparition des courbes et des
formes féminines. Le développement et les changements normaux
sont vécus et interprétés négativement comme le
fait de devenir
grosse.
Le
régime peut être précédé de
préoccupations nutritionnelles et de lubies alimentaires. Une
activité physique excessive peut être le premier signe d’une
anorexie mentale débutante, précédant toute perte de poids
(Kron et coll., 1978).
L’aménorrhée
peut être également le premier signe. Dans la série de 628
cas d’anorexie mentale de Fries (1977) l’aménorrhée
précède la perte de poids dans 16 % des cas. Dans 55 % des cas,
la survenue de l’aménorrhée coïncide avec le
début des conduites anorectiques et de la perte de poids. La plupart des
patientes développent une aménorrhée avant toute perte de
poids significative ce qui suggère une origine psychogène (Schwab
et coll., 1981).
L’absence
d’apparition des règles est vécue en général
avec indifférence et leur interruption suscite habituellement un
sentiment de soulagement car ces adolescentes se sentent libérées
d’une marque de féminisation intolérable. Elles semblent
souvent refuser la sexualisation du corps, les formes féminines et les
menstruations qui en témoignent. Mais cette attitude n’est pas
constante : dans l’étude de 21 anorectiques de Beaumont et
coll. (1981), 29 % seulement exprimaient une attitude négative à
l’égard des menstruations, 26 % une attitude positive, les autres
étant incertaines. Dans celle de Buvat-Herbaut et coll. (1983) le
désir de menstruation était aussi fréquent chez 21
anorectiques que dans un groupe de contrôle d’adolescentes.
Le
passage d’un régime banal aux conduites anorectiques se fait
progressivement. Le projet initial de ces adolescentes n’était que
perdre quelques kilos pour être plus minces. Ce n’est qu’avec
le progrès de l’amaigrissement que s’organisent les
comportements anorectiques.
Les
privations entraînent une préoccupation considérable pour
la nourriture et des fringales qui provoquent la crainte de perdre leur
contrôle et de reprendre du poids. Pour affirmer leur maîtrise,
elles veulent en perdre davantage et s’enclenche alors un renforcement
réciproque entre les conséquences de la dénutrition et le
raidissement dans des attitudes anorectiques de plus en plus rigides auxquelles
contribuent également les réactions de la famille
entraînée dans une stéréotypie croissante.
Si
le début de l’amaigrissement peut être perçu
positivement par la famille qui félicite l’adolescente pour sa
volonté, la poursuite des restrictions alimentaires ne tarde pas
habituellement à inquiéter les parents qui interviennent au cours
des repas. Leurs demandes, puis leurs supplications, leurs exigences ou leurs
tentatives de contrainte se heurtent à une détermination
implacable jouant à la fois de la ruse, de la dissimulation et de
l’opposition butée. Les comportements de l’adolescente
deviennent la préoccupation principale sinon exclusive des parents.
Face
aux efforts de contrôle, l’anorectique répond par la
multiplication des fraudes : vomissement après les repas,
falsification des pesées en ingérant massivement aliments ou
boissons ou en cachant des objets lourds dans les vêtements. A la
sollicitude inquiète de la famille, aux efforts vains de la raisonner et
de la convaincre, l’adolescente oppose la même argumentation :
elle n’est pas malade, elle ne s’est jamais sentie aussi vive et
aussi énergique, ce dont elle veut pour preuve son activité
intellectuelle et physique débordante.
Dès
lors, les relations familiales vont se figer dans une escalade symétrique :
l’excès
d’insistance appelle un excès de résistance (Lasègue 1874). Une lutte de
pouvoir s’installe où l’adolescente auparavant souvent si
docile, va affirmer une volonté inflexible. Plus on la croit malade,
plus elle proteste avec véhémence de sa bonne santé. Cette
opposition de l’adolescente qui persiste à nier tout
problème retarde habituellement la consultation médicale.
La phase d’état
C’est d’ordinaire à ce stade
où l’amaigrissement est devenu spectaculaire qu’a lieu la
première consultation avec le spécialiste. Les
préoccupations concernant le poids et l’alimentation envahissent
alors toute la vie mentale. Les comportements de contrôle du poids
mobilisent toute la volonté dans une lutte constante et victorieuse sans
atténuer les perturbations de l’image du corps qui au contraire
habituellement s’accroissent alors que se développent les
conséquences psychologiques et physiques de la dénutrition.
L’amaigrissement
Il
est souvent considérable : il est habituel que le poids de
l’adolescente ait chuté d’un niveau initial de 50-60 kg
à 40 kg ou moins. Dans l’étude de Jeammet et coll.
(1991) la perte moyenne de poids
était de 16 kg parmi 129 anorexiques. L’adolescente peut ne peser
que 25 à 30 kg et avoir perdu parfois plus de 50 % du poids du corps.
L’aspect est impressionnant : le visage est émacié
mais parfois bouffi si elle a récemment trop mangé.
Les comportements de contrôle du poids
Restrictions
alimentaires et exercices physiques intensifs conjuguent leurs effets pour
poursuivre la perte de poids, exigeant des efforts constants et souvent
considérables de la part de l’adolescente. Les attitudes de
réticence, de déni, la confusion et la mauvaise perception des
sensations de faim qui souvent précèdent la maladie et
qu’aggrave la dénutrition rendent illusoire l’obtention
d’informations objectives sur ce qu’éprouvent ces
adolescentes.
L’anorectique
combat pour nier, dominer, modifier la sensation de faim : la faim est
vécue négativement comme une pulsion honteuse, répugnante
qui traduit l’insupportable emprise du corps sur l’esprit. Les
privations exacerbent la faim et elles sont effrayées par ces besoins
impérieux de manger qui menacent le contrôle souverain
qu’elles veulent maintenir sur elles-mêmes. Chez certaines, un
déni de la faim paraît s’organiser : la faim peut
être éprouvée mais sans souffrance ou alors la souffrance
paraît détachée d’elles. Certaines disent aimer la
sensation de faim car la vaincre témoigne de leur
supériorité, de leur triomphe du corps.
Si
certaines anorectiques parviennent à denier, à déguiser,
à transfigurer la sensation de faim et à la surmonter,
d’autres cèdent aux impulsions irrésistibles à
manger : elles s’abandonnent à des excès alimentaires
qui provoquent un sentiment horrible d’indignité et de culpabilité
ou un sentiment de persécution. Les vomissements, quelquefois
spontanés, souvent provoqués, soulagent cette tension
extrême et sont vécus comme une libération sans toutefois
atténuer la culpabilité.
La
pratique intense d’exercices physiques est un autre moyen de
réduire le poids. Même si l’adolescente prétend ne
pas éprouver de la fatigue elle la ressent et comme pour la faim, lutte
pour la dominer. Un autre but de l’hyperactivité physique est de
tonifier le corps, de décharger l’anxiété et la
colère, de combattre la dépression.
Les
vomissements, les diurétiques, les laxatifs et les anorexigènes
sont d’autres moyens de contrôle de poids souvent utilisés.
Les perturbations de l’image du corps
Le
souci tyrannique et obsédant de l’apparence physique réclame
de multiplier les vérifications, pesées, mensurations et examens
attentifs et sévères devant une glace. Crisp (1977) a
défini l’anorexie mentale comme une phobie du poids. La peur de grossir ne diminue pas avec l’amaigrissement et
la patiente peut continuer à déprécier son corps et
prétendre être toujours trop grosse ou croire trop volumineuses
certaines parties de son corps. D’autres sont très fières
de leurs apparences corporelles en attribuant à celle-ci une valeur
esthétique et morale exceptionnelle malgré ou justement à
cause de leur maigreur. Malgré l’émaciation elles
continuent toutes d’avoir une crainte excessive de grossir. Cette
négation de la maigreur a été rattachée à un
trouble de la perception de l’image du corps qui pourrait atteindre des proportions
délirantes (Bruch,
1962). En général les anorectiques se savent minces mais se
sentent grosses (Andersen et coll. 1985).
Les manifestations physiques et psychologiques de la
sous-alimentation
La
dénutrition retentit à la fois sur le fonctionnement somatique et
psychique. Si les descriptions classiques soulignent les signes physiques de la
dénutrition, ses effets psychologiques sont souvent
négligés alors que leur participation à
l’état mental des anorectiques est souvent importante. Les signes
physiques de la maladie comme un corps décharné qui a perdu ses
formes féminines et retrouvé une apparence
prépubère, des cheveux qui peuvent être secs, ternes et
raréfiés, les ongles peuvent être cassants. La peau peut
être sèche et squameuse et avoir une teinte jaunâtre
carotinémique. Elle peut être couverte d’un lanugo,
pilosité augmentée ayant un aspect néonatal. Une
acrocyanose est souvent notée. Les extrémités sont
froides, violacées et humides. Les chevilles peuvent être
gonflées par des œdèmes qui sont d’apparition tardive.
La
réduction des ressources énergétiques peut se traduire par
une intolérance au froid, une diminution de la température
cutanée et centrale, une perturbation de la thermorégulation et
une diminution du métabolisme basal. La dénutrition se manifeste
également par des perturbations biologiques, par une baisse des taux
sanguins des vitamines et des oligo-éléments. Une
ostéoporose finit par se développer dans l’anorexie
chronique.
Les
perturbations physiques peuvent se manifester également par des troubles
de la croissance, endocriniens, cardio-vasculaires, digestifs, rénaux,
hydro-électrolytiques et cérébraux. Ces troubles sont en
général réversibles à la reprise de poids.
L’aménorrhée
devient constante quand la perte de poids est importante. Elle est liée
à des perturbations hormonales.
La
dénutrition et son retentissement sur le fonctionnement
cérébral induisent des perturbations mentales qui ont longtemps
été sous-estimées. La privation de nourriture
entraîne des troubles psychologiques graves qui font que cet état
trouve en lui-même sa source de continuité (Bruch 1978). La
dénutrition facilite en effet le repliement sur soi, les
préoccupations obsédantes concernant la nourriture et le corps.
Par la dépression qu’elle conditionne, elle provoque une
aggravation des doutes intérieurs et du manque de confiance en soi
à laquelle les anorexiques réagissent par un surcroît de
contrôle et de restrictions. La dénutrition rend rigides les modes
de pensée et de réactions qu'elle fige dans une
stéréotypie inflexible
Des
volontaires sains ayant été soumis à un protocole de
dénutrition par Keys et coll. (1950) ont présenté des
troubles alimentaires habituels dans l’anorexie mentale. Ces troubles
tendaient à persister quelque temps après la reprise d’un
poids normal. Il s’y ajoutait des symptômes dépressifs, des
difficultés de concentration et de mémoire, de
l’instabilité, une diminution de l’expression
émotionnelle, des intérêts et des activités
sexuelles. La gravité du retentissement psychique de la
dénutrition peut être responsable d’attitudes
émotionnelles et cognitives de régression infantile,
d’égocentrisme, de sentiments de dépersonnalisation et
même de symptômes psychotiques (Bruch, 1978). Elle peut
également compromettre l’efficience scolaire malgré la
persistance de l’habituel surinvestissement. Elles passent de plus en
plus de temps au travail mais leurs résultats baissent.
Le
caractère immature, rigide, dichotomique de la pensée,
l’isolement social, la labilité de l’humeur ou les
symptômes obsessionnels peuvent être dépendants de la
dénutrition et se corriger sous l’effet de la seule prise de
poids.
4.2. La boulimie
Le caractère central de la boulimie est
l’activation d’un cycle où accès de suralimentation
et comportements de contrôle de poids liés à des
préoccupations corporelles se succèdent et s’aggravent
réciproquement, induisant une logique évolutive psychologique et
biologique. Les préoccupations corporelles, la crainte d’un
excès de poids et les efforts de régime précèdent
habituellement les accès de suralimentation (Herzog et Copeland, 1985).
Les accès boulimiques commencent souvent dans une période de
tension lors de difficultés scolaires ou interpersonnelles, p.ex. une
déception amoureuse.
Les accès de suralimentation
Intensité
et fréquence sont variables et leur déclenchement est
habituellement lié à des émotions négatives
intolérables, sentiment de solitude, anxiété,
dépression ou colère. Le besoin de manger peut être
pressant, irrésistible ou l’excès alimentaire peut
être préparé et organisé à l'avance.
L’accès boulimique peut répondre à un appétit
impérieux mais aussi à un besoin de se gaver suscité par
un sentiment de malaise, de tension intolérable sans sensation de faim
que certaines boulimiques comparent spontanément à un état de
manque. Les accès
boulimiques sont habituellement vécus avec un sentiment de perte de
contrôle et parfois de dépersonnalisation. La fréquence des
accès fluctue, augmentant en période de tension ou diminuant en période
d’accalmie.
La
nourriture consommée au cours des accès est le plus souvent celle
dont la personne s’efforce de se priver d’ordinaire : ce sont
fréquemment des aliments hypercaloriques, sucrés, qui peuvent
être mangés rapidement. En l’absence des aliments
préférés, la patiente peut se rabattre sur tout ce qui est
disponible, même des aliments crus ou froids. Seul le goût des
premières bouchées peut être apprécié, la
nourriture est ensuite ingurgitée gloutonnement, avalée presque
sans mâcher aussi rapidement que possible, d’abord avec un
sentiment d’apaisement, de soulagement, puis avec des sentiments
croissants de dégoût, de dysphorie et de panique.
L’accès peut ne durer qu’un quart d’heure ou se
prolonger plusieurs heures.
Le
nombre de calories ingérées peut varier de 1000 à 10.000
atteignant dans les cas extrêmes 30.000 calories. L‘accès
peut être interrompu par la consommation de toute la nourriture
disponible, par des douleurs abdominales ou des sensations
d’étouffement, par un endormissement ou par la survenue d’un
proche. Après l’accès, la patiente éprouve des
sentiments de malaise, de tension, d’abattement, de honte ou de
culpabilité, d’autodépréciation et de
désespoir. Elle peut se sentir devenue grosse, difforme, repoussante.
A l’inverse des anorectiques qui considèrent
habituellement leur comportement alimentaire comme normal, qui en sont
fières les exhibant avec provocation, les boulimiques ont conscience de
l’anormalité de leur conduite et s’efforcent de la garder
secrète.
Les comportements de contrôle de poids
La crainte de grossir, la culpabilité de
s’être abandonnée à ce besoin
frénétique de se gorger appellent à une réaction
d’annulation par des vomissements, une diète sévère
ou un jeûne, des exercices physiques intensifs, d’usage de laxatifs
ou de diurétiques. Les vomissements sont les moyens les plus
fréquents de contrôle du poids. Ils provoquent un sentiment de
soulagement. Même si ces patientes ont peur de vomir, le vomissement peut
être une source de plaisir qu’elles peuvent décrire comme
physique ou moral. Le soulagement initial qui suit le vomissement est
rapidement remplacé par des sentiments de dégoût, de
culpabilité.
Les perturbations de l’image du corps
Des préoccupations excessives, souvent
obsédantes, concernant le poids et l’aspect du corps ont
été considérées comme un signe cardinal de la
boulimie par Russell (1979) alors que Fairburn et coll. (1986) y ont vu la
perturbation psychopathologique centrale de ce désordre. Ces
inquiétudes corporelles peuvent s’exprimer par une peur morbide d’être
grosse ou de prendre du poids, par un désir intense de maigrir et
d’être mince. La crainte d’être grosse est liée
à une insatisfaction à l’égard du corps : ces
patientes déprécient habituellement l’aspect de leur corps
dont elles peuvent détester certaines parties qu’elles trouvent
trop grosses, le plus souvent les hanches, les fesses et les cuisses. Elles
peuvent se décrire par des qualificatifs très négatifs,
traduisant une honte, un dégoût ou un rejet du corps. Certaines
boulimiques souhaitent retrouver un corps prépubère, immature,
sexuellement indifférencié. Mais la plupart
s’inquiète du manque de séduction de leur corps et
craignent de ne pas plaire aux garçons.
Les symptômes physiques et psychologiques
A l’opposé de l’anorexie
mentale les signes physiques de la boulimie sont pauvres. Les fluctuations de
poids fréquents et parfois importants peuvent être le seul signe
clinique évident. En outre le visage peut être bouffi et les yeux
injectés. Les vomissements peuvent causer un enrouement de la voix, de
fréquents maux de gorge, une hypertrophie des parotides, une
érosion de l’émail dentaire et des caries.
L’usage de laxatifs et de diurétiques
entraîne diarrhée, déshydratation, hypokaliémie. Les
perturbations menstruelles sont fréquentes même quand le poids est
normal.
4.3. Les relations entre
l’anorexie mentale et la boulimie
Boulimie
Anorexie Boulimie
Anorexie
Les relations entre ces deux désordres sont
controversées. Les convergences entre l’anorexie mentale et la
boulimie s’expriment dans leur chevauchement fréquent, dans
l’évolution courante d’un désordre à
l’autre et dans une symptomatologie commune.
La boulimie comme symptôme de l’anorexie mentale
Approximativement 50 % des anorexiques mentales
présentent des conduites boulimiques, marquées par des
accès de frénésie alimentaire et des vomissements.
L’évolution d’un syndrome à l’autre
Le devenir des patientes affectées de
désordres des conduites alimentaires montre les possibilités
fréquentes de passage entre les trois organisations symptomatiques, l’anorexie
mentale à forme restrictive, l‘anorexie mentale avec boulimie et
la boulimie.
L’évolution la plus fréquente
se fait de l’anorexie restrictive vers la boulimie : les
symptômes boulimiques apparaissent généralement dans
l’année et demi qui suit le début des restrictions
alimentaires et de la perte de poids (Garfinkel et coll. 1980 ; Russell
1985). Après une période de coexistence des deux syndromes
l’effort de restriction peut faiblir, le poids augmenter, seules
persistant les conduites boulimiques.
L’évolution inverse de la boulimie
vers l’anorexie est réputée plus rare. Chez certaines
patientes la culpabilité liée aux épisodes boulimiques, le
malaise provoqué par la prise de poids, suscitent une tentative de
reprise du contrôle où elles s’imposent un régime
sévère qui peut abaisser le poids suffisamment pour que
s’active la dynamique anorexique.
Les fluctuations d’un syndrome à
l’autre sont possibles : l’évolution de la boulimie
peut être ponctuée par des périodes d’anorexie
mentale franche alors que celle de l’anorexie peut être
marquée de périodes boulimiques.
Dans une comparaison de 3
groupes de 59 patientes anorectiques restrictives, anorectiques boulimiques et
boulimiques, il est apparu que les 2 groupes boulimiques ne se distinguaient ni
par la fréquence et la durée des accès boulimiques et la
quantité de nourriture ingérée, ni par la fréquence
des vomissements, de l’usage de laxatifs et de diurétiques.
Les deux groupes boulimiques manifestaient
plus de labilité de l’humeur et de conduites impulsives, usage
d’alcool et de drogue, vols, automutilations, tentatives de suicide que
les anorectiques restrictives. En général anorexiques boulimiques
et boulimiques se montrent plus actives socialement et sexuellement.
L’ensemble de ces arguments permet de conclure aux relations
étroites entre Anorexie et Boulimie.
4.4. Symptômes
communs
·
Le contrôle du poids
·
Les préoccupations concernant
le poids et la forme du corps
·
Le désir contraignant
d’être mince
·
La peur d’être ou de
devenir grosse
·
L’aménorrhée
Il y a d’importantes ressemblances
entre anorexiques boulimiques et boulimiques. Des études symptomatiques
ont montré que les anorectiques boulimiques sont plus proches des boulimiques
à poids
normal que des anorectiques restrictives.
4.5. Exemples
Stéphanie a vingt ans, lorsqu’elle est hospitalisée
pour la première fois après quatre années
d’évolution d’un processus anorectique installé
insidieusement et s’étant aggravé durant les mois
précédant l’hospitalisation.
A
l’entrée, elle pèse 28 kg pour 1.71m et présente des
troubles métaboliques majeurs liés à la restriction
alimentaire. Stéphanie est d’origine socioculturelle moyenne. Sa
mère ne travaille pas. Les deux parents de la jeune fille
présentent un excédant pondéral marqué, surtout sa
mère, qui est franchement obèse. Stéphanie est en conflit
permanent avec cette dernière à qui elle reproche notamment de lui
préférer ses deux frères, dont l’un est son
aîné de trois ans et l’autre son cadet de dix ans.
Dès les
premiers entretiens, la patiente évoque une peur particulièrement
intense de devenir obèse comme sa mère. Elle explique avoir commencé à restreindre son
alimentation après avoir assisté à une conférence
diététique au cours de laquelle était
préconisée une alimentation saine, équilibré et
diététique à la fois pour obtenir un corps
mince et pour éviter la morbidité liée à des
apports excessifs de graisses et de sucres. Stéphanie a retenu de cette
conférence que les aliments donnent le cancer. Elle a alors seize ans et un poids
normal mais dira plus tard qu’elle était complexée par son
physique, se trouvant notamment des traits pas assez fins et des jambes trop fortes.
C’est
pour ces raisons qu’elle commence un régime amaigrissant et se met
à se peser très souvent. Elle présente une fascination
intense pour la diététique et se met à comptabiliser les
calories qu’elle ingère et celles qu’elle dépense de
façon obsessionnelle, satisfaite de perdre du poids
régulièrement. Dans les semaines précédant son
hospitalisation elle limite volontairement ses apports hydriques car son poids
ne bouge plus ! C’est alors qu’elle atteint ses 28 kg qui
finissent par affoler sa famille et alerter son médecin qui prescrit
l’hospitalisation. Au cours des entretiens psychothérapeutiques
elle décrit l’horreur que lui inspire le fait d’être
enrobée. Elle déteste les joues rebondies qui font petite fille et veut avoir des joues creuses qui font plus
sérieuses.
Craignant de grossir, elle se tâte après chaque repas pour
vérifier si elle sent bien ses os.
En
début d’hospitalisation, elle persiste dans son refus de
nourriture, dont elle parle en termes dégoûtés : toute cette
graisse, de la gélatine.
Petit à petit la symptomatologie dépressive s’estompe et la
psychothérapie permet à Stéphanie d’exprimer ses
difficultés et d’abandonner peu à peu sa conduite
anorectique. Elle reprend progressivement du poids durant les cinq mois
d’hospitalisation, non sans quelques rechutes et d’extrêmes
difficultés à accepter sa nouvelle image corporelle. A plusieurs
reprises, après la pesée, elle pleure en disant qu’elle
devient laide. L’hospitalisation est émaillée d’une
tentative de suicide après laquelle elle répète en
pleurant : Pourquoi ai-je grossi ? Quand elle atteint 46 kg elle
commente : je vais devenir trop grosse, je ne le veux pas. Ces
éléments conduisent à réserver le pronostic au
moment de la sortie, qui est décidée après cinq mois de
traitement hospitalier.
A ce moment
là, Stéphanie pèse 49 kg, a retrouvé des
règles après trois ans d’aménorrhée, a
noué une relation amoureuse et s’est suffisamment investie dans la
psychothérapie pour souhaiter la poursuivre en ambulatoire. Et pourtant,
comme on le craignait, et comme il est fréquent chez ces jeunes filles qui
traînent leur anorexie depuis plusieurs années, elle rechute
à peu près trois ans après son retour chez elle.
De nouveau
hospitalisée, elle explique qu’elle s’est trouvée vraiment trop
grosse, et qu’elle a
donc recommencé à restreindre son alimentation, de telle sorte
qu’elle a perdu dix kilos en un mois. Le tableau est moins dramatique que
lors de la première hospitalisation. Elle pèse 36 kg et elle est
plus équilibrée sur le plan affectif. Cependant n’ayant pas
repris le travail, elle a abandonné tout centre
d’intérêt, se fixant comme seul objectif de maigrir. Avant
d’être ré-hospitalisée, elle passait ses
journées à faire son ménage de façon
frénétique et à pédaler sur un vélo
d’appartement en comptant les calories dépensées. Elle
regrette de ne pouvoir amener son vélo à l’hôpital.
Le point
positif réside en ceci qu’elle demande elle-même de
l’aide car elle se sent prise dans un engrenage qui la dépasse et
a peur de ne plus pouvoir, a nouveau, s’arrêter dans la restriction
et l’amaigrissement. Malheureusement sa crainte de grossir est devenue la
plus forte et la deuxième
hospitalisation se caractérise par une désespérante
stabilité de poids. Elle quitte le service au bout de deux mois et
reprend sa psychothérapie ambulatoire. On peut penser que sa résistance
au changement procédait d’une peur devant les perspectives qui
s’ouvraient à elle : avoir une relation conjugale,
s’installer dans une maison, avoir des enfants surtout… sans
méconnaître non plus la puissance que lui procurait
l’anorexie sur les autres qui souhaitaient tant la voir changer !
Au moment de
son hospitalisation cela fait trois ans que Géraldine présente
quotidiennement des accès boulimiques suivis de vomissements. Elle est
issue d’un milieu socioculturel favorisé. Elle a
étudié à l’école normale et a
travaillé comme institutrice jusqu’à l’âge de
33 ans. Lassée de l’enseignement, elle décide alors
d’aller suivre une formation de documentaliste dans une ville éloignée
de celle de ses parents, chez qui elle a vécu jusque là.
C’est
juste après ce changement de mode de vie que les troubles apparaissent.
Géraldine, ayant des difficultés à nouer des relations
amicales, est isolée et habite une chambre d’étudiante dans
une Cité Universitaire qu’elle décrit comme triste surtout le week-end quand les autres
étudiants rentrent dans leurs familles plus proches que la sienne.
C’est d’abord pendant ces week-ends, peut-être pour en
meubler la solitude, qu’elle se met à se livrer à de
véritables orgies de nourriture. Elle a autrefois présenté
un léger excédent pondéral, disparu après de
sérieux efforts de restriction alimentaire. Elle est maintenant
d’une minceur idéale
et entend le rester.
Dans
le but d’éviter toute prise de poids, elle fait suivre ses
accès boulimiques de vomissements provoqués. D’abords
circonscrites au week-end, les crises boulimiques sont bientôt
réparties sur la semaine : chaque soir, Géraldine
s’enferme dans sa chambre avec ses provisions et se gave
jusqu’à l’écœurement et aux vomissements. Elle
expose très bien la symptomatologie classique de la pathologie
boulimique, à savoir la phase prodromique de préparation de la
crise au cours de laquelle la tension monte progressivement, la décharge
tensionnelle contemporaine de la prise alimentaire et les sentiments de honte
et de culpabilité qui font suite aux vomissements provoqués.
Petit
à petit les préoccupations de Géraldine concernant la
nourriture se font obsédantes : toute la journée, et
même en cours, elle réfléchit à ce qu’elle va
s’acheter en prévision de la crise du soir. Cela finit par
gêner sa concentration et ses études, qu’elle mènera
tout de même à bien, au prix d’efforts importants. Elle
avoue avoir toujours été gourmande, aimant les pâtisseries
(qu’elle avait complètement supprimées de son alimentation
depuis son régime amaigrissant).
Devenue
boulimique, elle donne l’impression de rattraper le temps perdu,
puisqu’elle consomme uniquement des pâtisseries et des sucreries
pendant ses crises, allant jusqu’à absorber, dit-elle,
d’abord quelques petits gâteaux
(elle commence par eux pour les apprécier), puis une quinzaine de
croissants, une ou deux plaques de chocolat, un pot de Nutella…
Géraldine
explique que ces nourritures étaient prohibées chez ses parents,
chez qui l’idéal de minceur était hypervalorisé. Les
deux sœurs de la patientes, toutes deux plus jeunes qu’elle, sa
mère, sont minces et surveillent de près leur poids, suivant des
régimes découpés dans des magazines féminines
dès qu’elles dépassent le seuil considéré
comme fatidique. Géraldine est la seule à avoir
présenté à un moment donné, vers l’âge
de vingt ans, un relatif embonpoint qu’elle a vigoureusement combattu
avec l’aide de toute sa famille.
A la fin de deux années
universitaires, ayant obtenu son diplôme de documentaliste,
Géraldine revient chez ses parents, et ne reprend pas
immédiatement le travail car elle hésite sur son orientation
professionnelle. Elle continue ses conduites boulimiques, qu’elle avait
jusque là cachées à sa famille. Chaque soir, elle s’enferme
dans sa chambre pour se gaver de nourriture, puis va vomir dans les toilettes.
Consciente du
caractère pathologique de son comportement, elle consulte un psychiatre,
qui après quelques entretiens en ambulatoire, lui propose une
hospitalisation dans le but de réaliser une coupure par rapport au
milieu habituel, à ses parents surtout, vis-à-vis desquels elle
se trouve dans une situation de dépendance insupportable. Le
séjour hospitalier durera trois semaines au cours desquelles,
malgré quelques réticences au départ, Géraldine
s’implique fortement dans la prise en charge proposée, qui associe
entretiens individuels et de groupe et activités d’expression.
Elle peut aussi prendre un certain recul par rapport à ses conduites
répétitives et quitte le service avec l’intention de
poursuivre sa psychothérapie en ambulatoire.
5. EVOLUTION
Le devenir de l’anorexie mentale et de la
boulimie montre une évolution souvent chronique, malgré de
fréquentes améliorations des troubles de conduite alimentaire et
de la psychopathologie associée, susceptible de compromettre la vie
affective, sociale et professionnelle.
La plupart des études émanant des
grands centres spécialisés qui sélectionnent probablement
des anorexies mentales plus sévères, d’évolution
plus prolongée et plus résistantes aux traitements, donnant du
pronostic une image plus péjorative. A l’inverse, les
études réalisées dans les services
périphériques ou des services de pédiatrie, recrutant plus
souvent des cas récents, montrent régulièrement une
évolution plus positive. La durée d’évolution peut
varier de quelques mois à toute la vie.
5.1. Complications somatiques
et mortalité
Les complications de l’anorexie mentale sont
principalement liées à la dénutrition. Sa mortalité
est une des plus élevée pour un désordre
psychiatrique : les taux de mortalité varient de 0 à 22 %,
plus de la moitié des études indiquant un taux égal ou
inférieur à 4 % (Herzog et coll. 1988). Jeammet (1988) signale 7
% de décès dans le suivi de 129 anorectiques. 88
décès ont été rapportés, survenant dans 42 %
des cas dans les 5 premières années du suivi.
L’anorexie et ses complications sont en
cause dans 50 % des cas, la mort étant souvent soudaine,
fréquemment provoquée par un trouble du rythme cardiaque
favorisé par l’hypokaliémie. Les autres causes de décès
sont une infection pulmonaire dans 6 % des cas, un suicide dans 24 % des cas,
une autre maladie ou un accident dans 6 % des cas, les 15 % restant renvoient
à une cause inconnue ou non précisée (Herzog et coll.,
1988).
Les
complications de la boulimie sont principalement liées aux accès
boulimiques et aux vomissements. Un accès boulimique peut causer une
dilatation aiguë de l’estomac et exceptionnellement une rupture
gastrique. Des vomissements répétés peuvent
entraîner une œsophagite. D’autres complications digestives
peuvent être observées : gastrite, ulcère gastrique
qui sont rapportées dans 5 cas de boulimie sur 11 par Cuellar coll.
(1988). Les vomissements, lors d’un état de conscience
altéré en raison d’abus d’alcool ou de drogue,
peuvent entraîner une pneumopathie d’inhalation.
L’hypokaliémie liée aux vomissements, aux laxatifs ou aux
diurétiques peut occasionner des troubles du rythme cardiaque graves.
Les études de suivi des boulimiques ne signalent pas de cas de décès.
5.2. Conséquences pour
la vie sociale
La phobie du poids subsiste dans 2/3 des cas selon
Crisp et coll. (1980). La vie scolaire ou professionnelle est souvent plus
satisfaisante que les relations sociales et familiales fréquemment
perturbées.
Le
décalage est fréquent entre les ambitions et les
réalisations, entre les promesses de la scolarité et une
activité professionnelle qui les actualisent que rarement : La
créativité souvent restreinte, la rigidité, un
perfectionnisme compassé et desséchant, les difficultés
dans les relations sociales participent aux déceptions universitaires et
professionnelles.
La
vie sexuelle reste souvent pauvre : l’ambivalence à
l’égard de la sexualité ou son évitement sont
rapportés dans 13 à 76 % des cas dans la revue d’Herzog. On
a cependant souligné l’écart entre la relative
fréquence des mariages et des grossesses et la mauvaise qualité
de la vie affective et sexuelle (Jeammet, 1984) qui confirme le contraste
fréquent entre une adaptation de surface d’apparence souvent
satisfaisante et l’importance des difficultés psychologiques
sous-jacentes que peuvent masquer à une enquête superficielle les
habituelles attitudes de déni.
6. LES CAUSES DE
DYSFONCTIONNEMENT
Une
fois que l’on connaît la définition et les différents
symptômes de la boulimie et l’anorexie, nous ne pouvons pas passer
à coter des causes.
Les groupes à risque
Depuis la description des premiers cas
d’anorexie mentale on notait que les troubles de conduites alimentaires
survenaient plutôt chez les jeunes filles des classes plus
favorisées des pays industrialisés. La boulimie par contre semble
plus fréquente selon Pyle dans les classes moyennes. La proportion
d’anorexies mentales masculines est estimée entre 3 et 10 % et
semble en progression. La proportion d’hommes boulimiques varie selon les
études de 2 % à 20 %.
Halmi
(1981) retient deux pics de fréquence à quatorze ans et demi et
à 18 ans, périodes qui correspondraient aux moments où la
dépendance à l’égard de la famille est la plus
modifiée, pics qui n’ont pas été confirmés
par les études ultérieures. On admet aujourd’hui que
l’âge moyen de survenue de l’anorexie mentale se situe entre
16 et 17 ans. Le premier contact avec le médecin ayant lieu en
général vers 19 ans.
Il
semble exister de véritables professions «à risque»
pour la survenue des troubles des conduites alimentaires. Garner et Garfinkel
(1980) constatent que l’anorexie mentale et les préoccupations
concernant la forme du corps sont surreprésentées (6,5 % de cas
d’anorexie mentale) parmi les danseuses et des étudiantes
modélistes.
Des études très récentes
montrent que les populations noires ne sont plus épargnées par
l’anorexie mentale. Il est donc intéressant de se poser des
questions sur les facteurs qui ont pu contribuer à une telle
évolution.
7. EPIDEMIOLOGIE
7.1. De l’anorexie mentale
Des tentations d’estimer la fréquence
de l’anorexie mentale soit sur la base des registres
d’hospitalisation et de consultation soit par des enquêtes directes
dans la population des adolescents ont été entrepris.
Néanmoins on ne dispose en France à l’heure actuelle
d’aucune enquête spécifique de l’anorexie mentale.
Toutefois
des estimations de l’incidence ont été
appréciées à partir d’admissions
hospitalières et des registres de consultation pour des régions
de pays où l’organisation du système de santé assure
le recueil de ces données. Ces études entreprises depuis les
années 1950 permettent d’essayer d’évaluer les
modifications des incidences en cours des décennies récentes :
la plupart d’entre elles suggèrent une augmentation de
fréquence de l’anorexie. Theander (1970), une région de la
Suède rapporte pour 3 décades successives de 1931 à 1960
une augmentation des incidences annuelles moyennes de 0,08 à 0,19 et
0,45 nouveaux cas par an pour 100'000 habitants.
Dans
le Nord-Est de l’Ecosse, 4 études successives
(1962/1966/1973/1986) retrouvent une élévation importante de 0,46
dans les années 50 à 4,06 pour 100'000 de 1978 à 1982.
Dans
le canton de Zurich une augmentation d’incidence annuelle de 0,38 pour
100'000 de 1956 à 1958 à 0,55 pour 100'000 de 1963 à 1965
et de 1,12 pour 100'000 de 1973 à 1975 a également
été constatée.
Dans
le Comté de Monroe de l’état de New York, l’incidence
est passée de 0,35 pour les années 1960 à 0,64 pour
100'000 de 1970 à 1976.
Il
s’agit toutefois de rester prudent en voulant interpréter ces
résultats, l’augmentation des cas recensés pouvant
être liée à une meilleure reconnaissance dépendante
d’un intérêt médical croissant. Ensuite la plupart de
ces travaux ne concernent que les cas traités en psychiatrie à
l’exclusion des hospitalisations en service de médecine,
pédiatrie et endocrinologie
(à l’exception de l’étude faite dans le canton
de Zurich) alors qu’il est probable que les anorexies mentales
étaient dans les années 1950 et 1960 plus souvent hospitalisées
dans les services de médecine, de pédiatrie et
d’endocrinologie. De plus ces études ne distinguent pas les
premières hospitalisations des réadmissions. L’augmentation
de l’incidence peut tout simplement refléter l’augmentation
du nombre de jeunes femmes dans la population.
Deux
études plus récentes examinant les données sur toutes les
admissions psychiatriques en Angleterre de 1972 à 1982 montrent que
l’augmentation des admissions d’anorectiques au cours de la
décennie s’explique par une plus grande fréquence de
réadmissions et une augmentation du nombre de jeunes femmes dans la
population. Une étude faite à partir des dossiers médicaux
représentant l’ensemble de la population de Rochester de 1935 à
1980, retenant les cas d’anorexie mentale possibles correspondant aux
critères du DSM-III, ne constate pas d’augmentation de
fréquence de l’anorexie mentale dans les récentes
décades.
Les
enquêtes faites dans la population des adolescents ont pour but de
préciser la prévalence de l’anorexie mentale dans cette
population. Elles présentent toutefois toutes une ou plusieurs
limitations qui en réduisent la validité :
v Echantillon non représentatif
(exclut les écoles professionnelles)
v Taux de participation trop faible
v Absence d’information sur le
taux de participation
v Recueil de données insuffisant
En
outre, les attitudes de déni habituelles des anorectiques mentales
vraies peuvent conditionner une falsification des réponses ou un refus
de répondre ce qui limite fortement l’efficacité de
l’utilisation des auto-questionnaires.
Les
enquêtes épidémiologiques ont mis à jour
l’existence de sujets présentant de troubles sérieux de
l’alimentation et de contrôle du poids tout en ne satisfaisant pas
aux critères stricts de l’anorexie mentale. Ces cas posent un
problème de classification. S’agit-il de variantes normales des
comportements alimentaires ou bien de ce qui a été appelé
anorexie mentale subclinique ? Peut-on définir une ligne de
démarcation entre elles ?
Des
études faites parmi les adolescentes de 13 à 18 ans d’un
lycée de New York ont montré qu’il existe une
corrélation entre le poids réel et la perception du poids
idéal : plus le poids réel était bas, plus le poids
idéal était sous-estimé. En 1989 une étude ayant
pour but d’explorer plus en profondeur les troubles de conduite
alimentaire chez 2544 adolescentes de 13 à 18 ans, dont 622
situées dans le quartile inférieur de l’index de masse
corporelle dont la taille moyenne était de 1.62m et le poids moyen de 47
kg
Parmi
elles 49 % désiraient perdre du poids, 10 % se trouvaient trop grosses,
10 % avaient peur de prendre du poids, 12 % avaient peur d’avoir
l’air grosse et 34 % avaient suivi un régime au cours de
l’année précédente. Parmi elles 194, soit 7,6 % de
l’échantillon total remplissaient tous les critères du
DSM-III de l’anorexie mentale sauf celui du poids et étaient
considérés comme affectées d’un «syndrome
partiel d’anorexie mentale». Ces adolescentes manifestant des
attitudes et des comportements proches de ceux de l’anorexie mentale
peuvent constituer un groupe hétérogène où la
surveillance de l’évolution pourrait permettre de faire la part du
normal et du pathologique.
7.2. De la boulimie
De nombreuses études faites sur
l’estimation de la prévalence de la boulimie présentent des
insuffisances méthodologiques :
o
Echantillon
non représentatif de la population générale
o
Taux
de participation souvent insuffisant
o
Méthode
d’évaluation inadéquate
La
plupart des études chez l’adolescente limitent leur investigation
à un auto-questionnaire qui est considéré comme une
procédure inadéquate de diagnostic. L’absence de
définition opérationnelle des conduites boulimiques et de leur
quantification peut expliquer une surestimation de la fréquence de la
boulimie.
Deux
études, utilisant comme base d’évaluation des
auto-questionnaires retrouvent une prévalence de boulimie de 9
respectivement de 1,2 %. Peu d’études basent le diagnostic sur un
entretien clinique : elles confirment une prévalence basse
d’environ 1 %. Il est toutefois possible que ce taux sous-estime la
fréquence réelle en raison du refus possible des boulimiques de
participer à ces études. Il semble douteux qu’il soit un
jour possible d’obtenir un chiffre précis de la prévalence
de la boulimie.
Les
enquêtes ont montré la fréquence des conduites boulimiques
occasionnelles parmi des adolescentes. Elles paraissent s’inscrire dans
un continuum de conduites sur lequel on ne dispose pas
d’éléments pour fixer une limite précise entre les
conduites normales et les pathologiques. Parmi 16 études, en moyenne plus
d’un tiers des adolescentes et des jeunes femmes signalent des
accès boulimiques, plus d’un quart un régime strict et 8 %
des vomissements provoqués.
Des
études faites parmi des adolescentes anglo-saxonnes d’un
côté et des jeunes filles françaises de l’autre
montrent des fréquences des conduites boulimiques comparables.
8. LES DYSOREXIES EN
OCCIDENT
Bien
qu’il y ait un lien avec le vécu de l’adolescent ce
phénomène n’existe pas, du moins pas encore dans le monde
entier. A Guillemot et M. Laxenaire montre bien qu’il s’agisse
d’une maladie récente et qu’elle gagne du terrain.
Les psychiatres s’intéressant au
problème ont l'impression que le nombre de patients venant consulter
pour troubles de conduites alimentaires est en constante augmentation. Cette
impression est confirmée, toutefois par des études
épidémiologiques assez peu nombreuses et concernant un nombre
restreint de cas, interdisant ainsi une généralisation des
conclusions.
L’anorexie mentale forme
la dysorexie la plus étudiée. Selon Schwabe (1988) et Nylander
(1971) elle aurait une prévalence moyenne de une sur 100’000 dans
la population générale et de une sur 200 d’adolescentes de
race blanche et de culture occidentale. Le DSM-III-R indique de son côté
le taux d’une jeune fille pour 250 dans la tranche d’âge
à haut risque, c’est-à-dire de celle de 12 à 18 ans.
Il s’agit là de chiffres valables pour les formes
sévères de l’affection ne tenant compte des troubles
mineurs qui ne font pas l’objet d’études
épidémiologiques.
L’anorexie mentale touche
surtout les classes sociales élevées ou
moyennes-supérieures. Les anorexiques appartiennent à des
familles pour lesquelles la réussite et la promotion sociale ont une
grande importance.
Ph. Jeammet relève,
comme d’autres l’ont fait avant lui, l’absence quasi totale
de l’anorexie mentale parmi les populations noires africaines ou
américaines. Ceci semble pour les cas de ces dernières
plutôt étonnant. H. Bruch note dès 1973 que les cas
d’anorexie mentale surviennent dans des populations à l’abri
de la faim dans les milieux aisés et culturellement
évolués, tandis qu’elle est absente ou inconnu parmi les
minorités noires et défavorisées. Une étude faite
par des psychiatres italiens montre que l’anorexie mentale est beaucoup
plus fréquente à Milan situé dans le Nord
industrialisé et de bon niveau économique que dans les Pouilles
au Sud sous-développé et souffrant du chômage.
Les exemples pourraient
être multipliés. Ils montrent que l’anorexie mentale est
indiscutablement liée à un certain type de culture occidentale
dite européenne même lorsque celle-ci a été
transportée aux Etats-Unis. De plus il est remarquable que
l’affection se développe au Japon à mesure que
l’occidentalisation de ce pays progresse.
Comparé à
l’anorexie mentale, la boulimie est d’apparition relativement
récente et jusqu’en 1980 elle n’a fait l’objet
d’aucun ouvrage de base nous laissant ainsi que des donnés
épidémiologiques éparses et contradictoires.
Selon les psychiatres, les
consultations pour troubles boulimiques sont pourtant de plus en plus
fréquentes. Liée ou non à l’anorexie mentale elle
est maintenant considérée comme une entité autonome.
Certaines recherches dans le milieu étudiant aboutissent à des
valeurs moyennes entre 4 et 8 %. Ces variations sont dues à la
variété des critères retenus, p.ex. fréquence des
accès boulimiques et le mode de recueil des données.
Le fait de la fréquence
actuelle du mélange des symptômes de boulimie et d’anorexie
mentale que P. Aimez et S. Michaut estiment à 47 % des anorexiques
mentales est nouveau.
L’épidémie
gagne du terrain chez les noirs américains
Les séries publiées entre 1960 et
1980 font état de l'absence de sujets noirs parmi les patients
anorexiques. En 1973 par contre est publié le 1er cas d’anorexie
mentale chez une patiente noir. Dans les années 1980 ces cas se
multiplient à tel point qu’ils suscitent l’hypothèse
d’une augmentation de l’incidence de l’anorexie mentale chez
les noirs américains. En 1985 Thomas et Szmukler rapportent un cas de
boulimie et 2 d’anorexie mentale chez les jeunes filles noires et
s’interrogent sur l’influence des facteurs socioculturels. Cette
évolution pouvait en apparence être liée à un
meilleur accès des noirs au système de soins et donc simplement
à des possibilités nouvelles de diagnostic de la part des
médecins.
En
1987 l’hospitalisation de 7 noirs américains était
signalée, trois femmes et un homme pour anorexie mentale et trois femmes
en raison d’un syndrome boulimique le diagnostique étant
basé sur les critères du DSM-III. Selon l’auteur Hsu les troubles
de conduites alimentaires se multiplient sans aucun doute chez les noirs
américains à la faveur d’un changement lentement progressif
de leurs valeurs culturelles traditionnelles, le phénomène
n’ayant pas encore atteint les mêmes proportions que chez les
blancs des USA.
En Afrique
Il faut tout d’abord noter le manque
d’informations substantielles pour l’ensemble du continent
africain.
En
1981 est rapportée l’observation d’une nigérienne de
22 ans présentant une anorexie mentale ayant son origine six ans plus
tôt alors qu’elle était enceinte et encore
scolarisée. Buchan et Gregory (1984) publient ce qui est pour eux le
premier cas d’anorexie mentale chez une Zimbabwéenne de 20 ans
manifestement très occidentalisée. En effet, élevée
en Angleterre de 2 à 6 ans sa langue maternelle est l’anglais et
elle ne maîtrisera jamais parfaitement sa langue d’origine. De 7
à 17 ans elle vit au Zimbabwe et y suit une scolarité normale.
C’est
lors d’un séjour en Angleterre qu’elle présente au
bout de 2 ans les premiers symptômes d’une anorexie mentale
diagnostiquée à son retour dans son pays natal. Les auteurs
insistent sur l’acculturation de leur patiente et signalent par ailleurs
que l’incidence de l’anorexie mentale parmi la population blanche
du Zimbabwe apparaît tout à fait comparable à ce qui est
observé en Europe ou chez les blancs d'Afrique du Sud. Il semble donc
que les troubles de conduite alimentaire chez les noirs d’Afrique
surviennent dans des milieux occidentalisés par rapport à la
population générale de leur pays.
Au Japon
Au Japon les 1ers cas d’anorexie mentale
apparaissent dans la littérature médicale vers 1950, date
correspondant au début de l’expansion économique et de
l’occidentalisation. En 1981 l’équipe de Suematsu
dénombre 1312 cas d’anorexie mentale soit trois fois plus
qu’en 1976 ce qui semble accréditer l’hypothèse
d’une augmentation de ces troubles dans les pays occidentalisés.
Pour les psychiatres japonais l’anorexie mentale se présente avant
tout comme une maladie des sociétés riches, à
l’occidentale, et concerne les familles modernes, en rupture avec la
tradition, appartenant à des milieux urbains et à des couches
sociales aisées.
Mumford
et Whitehouse (1988) ont entrepris une étude comparative dans quatre
écoles anglaises comportant une forte proportion asiatique en
constituant deux échantillons de lycéennes de 14 à 16 ans
formés de 204 jeunes filles d’origine asiatique et de 355 jeunes
filles de pure souche anglaise. A travers leurs réponses à
l’Eating Attitude Test ils
découvrirent sept boulimiques chez les Asiatiques contre une chez les
Anglaises. Ils concluent leur article avec l’hypothèse que la
progression de la boulimie chez les Asiatiques vivant en Angleterre pourrait
être le résultat de l’adoption de valeurs culturelles nouvelles.
En Europe de
l’Est
Malgré le peu de renseignements concernant
les troubles des conduites alimentaires en Europe de l’Est, Faltus (1986)
écrit cependant que le nombre de cas d’anorexies mentales
diagnostiqués à l 'Hôpital de Prague est en augmentation
depuis une dizaine d ‘années, à tel point qu’une
unité spécialisée dans la prise en charge de cette
pathologie a été crée récemment.
Cynthia
M. Bulik (1987) rappelle deux observations de jeunes filles soviétiques
immigrées aux U.S.A. ayant présenté l’une une
anorexie mentale et l’autre une boulimie après leur arrivée
dans leur pays d’adoption en rattachant l’apparition de ces
troubles à l’acculturation subie par ces jeunes filles.
On
peut donc conclure que l’épidémie existe et qu’elle
gagne du terrain. De plus l’analyse de leur répartition dans le
monde révèle qu’elle semble coïncider avec un contexte
socioculturel particulier propre à un certain niveau de
développement économique. Lorsque ces pathologies apparaissent
dans les pays en voie de développement c’est dans les classes
socio-économiques les plus élevées, qui sont souvent aussi
les plus occidentalisées de ces pays. Il est donc licite de
s’interroger sur le rôle de ce contexte dans l’apparition de
ces troubles et de se poser la question si le lit de ce type de pathologie se
trouve dans notre culture.
9. LE CORPS ET LA RELIGION
Les
éléments qui peuvent encore influencer les causes de la boulimie
et de l’anorexie, ce sont les pensées philosophiques et
religieuses qui ont imprégné notre monde.
Pour
les philosophes, selon Cl. Rommeru, l’image que les hommes se font du
monde peut se résumer en deux schémas principaux, à savoir
une dimension soit horizontale, soit verticale. La première part
d’une des traditions philosophiques les plus anciennement connues, celle
du bouddhisme (553 av. J-C.) Le bouddhisme est devenu une religion bien plus
tard en se mêlant à l’hindouisme. Comme la vie, selon le
bouddha à la fin de son ascèse mystique, n’est que douleur,
souffrance, impermanence et que la cause de ces maux n’est que le
désir, le besoin insatiable de posséder, de dominer et de durer,
il suffit de supprimer le désir ou tout au moins de le ramener à
des proportions équilibrées.
Pour
ce qui est de la dimension verticale, les différents niveaux du corps y
sont impliqués selon une hiérarchie symbolique. Le ventre et le
bas-ventre, c’est-à-dire le sexe, constituent le centre des
instincts et des pulsions animales. Le thorax, celui des émotions et du
courage. Quant à la tête, elle est tout naturellement le
siège de la raison, de la noblesse et de la logique. Le monde des
valeurs est ainsi nettement délimité et
hiérarchisé. Ainsi, l’ascension vers la
spiritualité, obligatoirement placée vers le haut, ne peut se
faire que par un abandon progressif et définitif des instincts les plus
bas. De cette conception résulte un mépris du corps, puisque son
abandon permet seul d’accéder à la pureté de
l’âme.
Platon
a repris cette présentation anthropomorphique en disant que les
commerçants et les paysans, voire les esclaves, sont
relégués au niveau du ventre de la cité,
c’est-à-dire qu’ils sont chargés de nourrir. Les
guerriers en sont le thorax, c’est-à-dire les défenseurs,
et les philosophes couronnant le tout, en sont la tête et les instances
dominantes.
Concernant
la mythologie grecque, sa conception du corps correspond au schéma
platonicien étant donné qu’à l’époque
elle était une religion se conformant au principe platonicien.
Chez
les chrétiens, cette recherche de l’intemporalité que
l’on retrouve donc chez les Grecques et par conséquent chez
Platon, engendra finalement les grandes figures religieuses pour lesquelles le
clivage de l’âme et du corps devint une évidence. Des deux
formules soulignées plus haut, c’est la seconde
« j’ai un corps » qui prit toute sa force et
aboutit à la croyance d’une réalité extra
corporelle, seule valable, seule digne d’intérêt. Au fil du
temps, la religion chrétienne imposa l’idée que le corps
peut être abandonné sans inconvénient au profit d’une
âme immortelle destinée à poursuivre seule son chemin sur
les vagues de l’éternité.
L’Islam
adopte envers le corps les mêmes préventions que le judaïsme
et le christianisme. Il interdit la représentation du corps humain,
rejette toute espèce d’hédonisme, en particulier en
proscrivant l’usage du vin et diffère le plaisir charnel dans un
au-delà mythique de la mort. De plus, cette religion témoigne
d’une méfiance toute spéciale pour le corps de la femme et
les tentations qu’il implique.
Avec
le déclin de la puissance temporelle de l’Eglise on libère
les esprits et par conséquent on libère le corps. D’entrave
au libre exercice de l’activité, le vêtement devient peu
à peu une sorte d’incitation perverse à l’exercice de
la sexualité. La méfiance envers la chair tombe peu à peu,
laissant place à une culture, notre culture.
Ce
bref rappel de l’histoire des religions montre que chacune d’elles
s’est souciée du corps, soit pour l’utiliser, soit pour le
nier. Du bouddhiste qui pactise avec son corps pour en tirer le meilleur profit
spirituel, jusqu’à l’anachorète qui l’accable
de violence masochiste, tous les intermédiaires sont possibles, mais le
corps reste toujours présent. Il est au centre des préoccupations
de l’homme. De l’extrême matérialisme au spiritualisme
le plus affiné, il est le trait d’union, l’objet
d’étude ou de scandale. Les idées religieuses sur le corps
imprègnent l’âme collective, la civilisation et la culture.
Anorexiques et boulimiques le savent, le sentent et l’utilisent comme
matériau de leur étrange conduite.
10. THERAPIES
La
dernière question que l’on doit se poser : Est-il possible de
guérir de l’anorexie et de la boulimie.
Selon
Jean-Luc Vénisse, Martine Renauld et Marcel Rousseau, nous pouvons
assimiler l’anorexie et la boulimie aux conduites addictives.
« En tant que troubles de conduites, les conduites
d’addictions appartiennent au registre des pathologies de l’agir.
Ceci définit la place centrale, d’un point de vue
économique, d’une mise en acte se substituant à l’élaboration
psychique de ce qui est source de tension et porteur d’une
potentialité conflictuelle. A ce titre, les troubles addictifs partagent
le sort des troubles psychopathologiques.(…)
La
pathologie addictive concerne le contenant corporel au niveau duquel, à
travers un acte incorporatif (et souvent par l’intermédiaire
d’un objet à incorporer, notamment toxique), s’inscrit la
décharge de la tension. (…) Dans tous les cas néanmoins, se
trouvent en filigrane un défaut ou une défaillance du contenant
psychique susceptible de permettre cette élaboration. Elle justifie
selon nous que l’approche thérapeutique, d’une part,
s’adapte à ces modalités défensives
particulières, c’est-à-dire intègre un abord
comportemental et corporel du patient et, d’autre part, vise à
permettre l’émergence d’un espace psychique suffisamment
fonctionnel et contenant. »
Nous
pouvons donc dire qu’il y a une possibilité de guérison de
ces maladies. Sans vouloir minimiser une thérapie plus qu’une
autre, nous avons choisi de présenter ici un type d’accompagnement
thérapeutique qui nous semble intéressant par le fait que les
grands axes du projet se basent sur les grands repères
psychopathologiques.
Il
s’agit d’une méthode élaborée et
pratiquée par l’unité dite « unité des
addictions » du C.H.R.U. de Nantes qui a ouvert ses portes le 1er
octobre 1990. Elle accueille de grands adolescents et jeunes adultes
(âgés de 16 à 35 ans), présentant des troubles
graves des conduites alimentaires, du problème d’alcool, de
dépendances médicamenteuses ou encore ayant fait des tentatives
de suicide à répétition.
Le
projet thérapeutique du C.H.R.U. est basé sur trois grands axes :
1. La recherche d’une alliance thérapeutique
avec le patient lui-même et son entourage le plus proche. Cet axe est un
temps initial essentiel du soin. Toutefois, en tant qu’équipe
soignante, il faut être attentif au fait que la relation que le patient
addicté va pouvoir nouer avec les soignants suscitera vite les
mêmes vécus insupportables que ceux éprouvés
vis-à-vis des proches. Ceci oblige en pratique à un ajustement
permanent de la distance relationnelle (ni trop près- du
côté de la menace intrusive, ni trop loin- du côté
des vécus abandonniques.) La pluralité et la diversité des
intervenants jouent un rôle décisif.
2. Un contrat de soin. Celui-ci définit un cadre
d’engagement mutuel autour d’objectifs définis en commun.
Ces objectifs thérapeutiques ne peuvent se
limiter qu’à la seule disparition de la conduite addictive. Il
s’agit d’aider le patient et les proches à faire le deuil de
l’addiction, et de trouver, à travers ce deuil leur chemin vers
plus d’autonomie et de liberté personnelle.
3. L’utilisation conjointe d’approches
thérapeutiques d’orientations différentes. Cette approche
est valable pour autant qu’il y ait une évaluation
régulière du projet global de soin telle qu’elle est
réalisée à travers des entretiens, au moins mensuels,
réunissant les principaux intervenants de la prise en charge, au risque
sinon d’une cacophonie, source de confusion pour tout le monde.
La
perspective est de donner du sens à ce que le patient a pu vivre dans
les différents espaces thérapeutiques qui lui sont
proposés et de prendre en compte, au premier chef, la dynamique
relationnelle telle qu’elle se manifeste dans les moments de groupes,
formels ou non, et dans les rapports aux soignants d’un point de vue
transféro-contretransférentiel.
Dans
la mise en place d’un programme thérapeutique, les premiers
entretiens sont très importants.
Il
est bien que le premier entretien soit non directif, avec pour objectif
principal de permettre une expression affective et émotionnelle
personnelle. Le deuxième entretien sera semi-directif,
c’est-à-dire que l’on cherchera à recueillir des
données plus précises dans une perspective d’évaluation
et le troisième entretien visera, quant à lui, à proposer
au patient une représentation condensée de ce que le
thérapeute pense de ses difficultés qui puisse donner sens au
programme thérapeutique proposé en même temps dans ses
modalités. Ainsi nous aboutissons, au bout de ces entretiens à
une proposition de soins, suivi ambulatoire, hospitalisation de jour ou encore
hospitalisation à plein temps.
Ensuite
il est important de passer d’une proposition à un contrat de soin
personnalisé, d’inscrire le
projet de soins dans la relation, dans la réalité.
L’objectif
général du contrat pourrait être défini comme
l’ouverture d’espace thérapeutique, pour le patient et les
soignants. Ces espaces vont s’inscrire dans la temporalité :
le passé, le présent et le futur.
La
mise en place du contrat personnalisé est une construction subtile,
inscrite dans la relation, non réductible à un recueil de
données objectives telles que des indices d’amaigrissement, de
sévérité d’une intoxication ou de fréquence
d’une conduite.
Techniques thérapeutiques
Bien
qu’il soit difficile de décrire les techniques
thérapeutiques, au risque d’oublier qu’elles ne sont que des
intermédiaires de la relation de soin et que l’essentiel de ce qui
s’y joue est, en général, ailleurs que dans ce qui est décrit,
nous allons tout de même mentionner ici quelques techniques qui peuvent
aider à la guérison.
Dans
le centre du C.H.R.U. ces thérapies sont toutes proposées selon
le besoin du patient. Notons ici qu’il s’agit, pour ce centre un de
ces atouts majeurs, tout en gardant en mémoire ce que nous avons vu plus
haut, soit une excellente collégialité entre toutes les parties.
Il
faut encore mentionner, du moment qu’il s’agit d’un centre,
qu’ils peuvent donner de l’importance aux moments plus
informels : espaces thérapeutiques en jachère que patients
et soignants vont pouvoir s’approprier pour y vivre un certain nombre de
choses presque à leur insu.
Notre
but n’étant pas de faire un exposé et une critique de
chacune de ces techniques, nous nous bornerons simplement à en
présenter l’idée.
Approche corporelle
Aborder
le problème du corps en thérapie, ce n’est pas simplement
le traiter comme on peut le faire sur certaines affiches publicitaires, mais
c’est surtout essayer de relier ce qui ne l’est plus ou mal en
restaurant ce qui fait l’unité de la personne humaine,
c’est-à-dire toutes les relations que nous pouvons établir
entre notre vie psychique, affective, intellectuelle, morale ou religieuse et
notre vie physique. Il s’agit bien de rétablir des connexions
entre des parties de nous-mêmes qui peuvent être vécues
comme clivées, séparées, antagonistes, ennemies,
morcelées ou comme de bonnes ou mauvaises choses.
Il
s’agira par conséquent de rétablir la primauté du
corps comme lieu et objet de plaisir. Il sera important dans un premier temps
de s’occuper du corps conscient et souffrant avant d’aborder la
notion d’image. Imago est la représentation,
l’imitation, le portrait et en particulier le portrait de
l’ancêtre. Chez Françoise Dolto, le concept d’image du
corps est quasi synonyme d’inconscient.
Ainsi
il est important de proposer plusieurs activités visant le corps. On
prendra le temps des soins corporels, soit le massage, le bain. On apprendra
à se relaxer. On peut également utiliser la
musicothérapie.
Vidéothérapie
Les possibilités de la
vidéothérapie sont multiples, dans tous les domaines, que
l’on y incluse les techniques de photographies, de films, de
reproductions auditives ou que l’on y comprenne seulement les techniques
audiovisuelles actuelles.
Cette technique permet un
travail sur la mentalisation de l’affect et sur la prise en compte du
temps. La confrontation à son image va se faire dans un agir – se
voir – et dans un discours qui va mettre en jeu l’imaginaire et
l’inscription de ses représentations dans le temps. La
connaissance de soi est grandement facilitée dans la mesure où la
vidéo fixe le déroulement des faits et permet d’y revenir
et de prendre de la distance par rapport à l’implication de chacun
dans son passé, son présent et son avenir.
Activités d’expression
On mettra en place également
des ateliers d’expressions, d’écriture, de jeu de
rôle, de groupe de parole.
Abord cognitif et comportemental
La prise en compte du
système comportemental et cognitif, comme entité à
analyser dans l’addiction, est une étape intéressante de la
démarche, tant clinique que thérapeutique, lecture
spécifique qui n’a évidemment pas la prétention
d’être une vérité supplémentaire mais peut
être une tentative d’apporter un regard nouveau sur l’analyse
et la thérapeutique d’un tel problème.
Prise en charge des parents et des familles
Comme pour toutes
dépendances, le travail avec les familles est important et chaque fois
qu’il est possible, il faut pouvoir intégrer les proches dans la
thérapie.
Il faut dire que
l’application de ces concepts ne fait pas tout. L’important
c’est avant tout la relation aux patients.
11. CONCLUSION
Tout au long de cette étude, nous
avons pu voir la complexité qu’est la pathologie de
l’anorexie et de la boulimie. A notre sens, il est important que ce genre
de situation soit suivi impérativement par des psychologues ou
psychiatres.
Par conséquent, nous
nous garderons bien, en relation d’aide, d’entrer dans une aide
thérapeutique. Nous pouvons, de concert avec le ou les soignants avoir
un rôle d’accompagnement, d’écoute, de
débriefing.
Ce travail nous permet de
mieux comprendre les tenants et aboutissants de ces maladies. Ainsi, nous
pouvons mieux apprécier ce qui peut construire ou détruire. Ainsi
nous ne pouvons que mieux comprendre nos limites et ne pas les dépasser.
12. BIBLIOGRAPHIE
Chabrol
H., L’anorexie et la boulimie de
l’adolescente, Que sais-je, 1991, 1998
Guilemot A. et Laxenaire M., Anorexie mentale et boulimie, le poids de la
culture, Masson, 1995, 1997,
Vénisse J.-L., Renauld M.,
Rousseau M., Conduite de
dépendance du sujet jeune, ESF, 1995